James Stewart : Globe-trotteur des sillons
Posté le 14.09.2016
par Clément Bernard-Skalecki

Explorateur musical des temps modernes, James est l'insatiable et intarissable curateur des soirées Black Atlantic Club, inspirées du concept de "Black Atlantic" développé par l'auteur anglo-jamaïcain Paul Gilroy. A l'approche du premier épisode de cette nouvelle saison, il nous parle de l'idée fondatrice qui anime ces soirées au Sucre, de sa passion pour les musiques noires ainsi que des liens qu'il tisse avec les productions électroniques. Il évoque également un fascinant voyage musical, des plaines d'Irlande jusqu'à Kinshasa, en passant par le bayou de la Nouvelle-Orléans ou encore les montagnes de la Colombie... Rencontre avec un passeur.

Hello James ! D’abord peux-tu te présenter, expliquer d’où tu viens ainsi que ton parcours musical et ce qui t’as amené à programmer Black Atlantic Club ?

C’est une longue histoire… J’ai commencé par la radio quand j’avais 16 ans au lycée. Je faisais une émission sur la musique afro-amércaine, le jazz, le blues… J’étais à Nîmes et l’émission était écoutée plus par les profs que les élèves ! Je faisais des études en médiation culturelle et communication et pour tous les travaux de recherche qu’on nous demandait de faire je me débrouillais pour être en lien avec la musique : Au cours de mes études supérieures, j’ai bossé sur le contexte culturel et social de l’émergence de la rumba congolaise, sur Gil-Scott Heron… J’ai beaucoup creusé la question des musiques afro-américaines, du jazz, des musiques afro-cubaines, brésiliennes, africaines etc…

Ensuite, j’ai cadré tout ça quand j’ai démarré ma thèse de doctorat à Lyon III dont le sujet était le discours politique dans les « musiques de l'Atlantique Noir » des années 50 jusqu’au milieu des années 70. Comment les musiciens afro-américains de l’époque, pour se réappropprier leur culture post-droit civique se sont d’une certaine manière penchés vers l’Afrique en projetant une image romantique, idéelle, parfois idéale de ce continent. Et dans un mouvement un peu similaire, comment beaucoup de musiciens et d’intellectuels africains, pour retrouver leur identité post-coloniale, avaient de leur côté puisé dans les ressources culturelles, idéologiques et artistiques des diasporas noires-américaines, afro-cubaines etc…

— « Je me suis intéressé à l’ « Atlantique Noir » qui est un concept développé par Paul Gilroy, un sociologue anglo-jamaïcain. Ca m’a permis de donner un cadre pour travailler sur toutes ces questions et toutes ces musiques. »

Tous ces mouvements ont nourri une période très riche au niveau de la production politique, poétique et artistique. Aux Etats-Unis c’est la période des droits civiques jusqu’au Civil Rights Act de 1964, ensuite c’est une période tourmentée où ce mouvement un peu inachevé est repris par des mouvements révolutionnaires comme les Black Panthers ou le SNCC. Du côté africain et latino-américain aussi c’est toute une période où il y a beaucoup de mouvement au niveau politique.

Du coup je me suis intéressé à l’ « Atlantique Noir » qui est un concept développé par Paul Gilroy, un sociologue anglo-jamaïcain. Ca m’a permis de donner un cadre pour travailler sur toutes ces questions et toutes ces musiques. « Black Atlantic », c’est une manière de sortir du discours sur les « musiques noires » parce ce que ça veut dire quoi en soi ?  S’il y a une musique noire, quel est le rapport entre les premiers disques de Muddy Waters dans le bayou et la musique de Thomas Mapfumo au Zimbabwe ? Quel est le rapport entre la musique de Charlie Parker et la cumbia traditionnelle de San Basilio de Palenque ? Il n’y en a aucun, à part le fait qu’ils soient noirs.

L’Atlantique noir est vachement plus intéressant dans ce qu’il raconte, dans la façon dont il produit un autre rapport au discours, sur tous ces mouvements historiques et culturels. Pour Gilroy, l' Atlantique noir c’est un « chronotope », c’est-à-dire un espace-temps qui a son propre mode de fonctionnement géopolitique et socioculturel. Dans l’Atlantique noir, tu as Muddy Waters, tu as Georges Clinton et le P-Funk, tu as le hip-hop new-yorkais mais aussi la cumbia colombienne, les highlifes nigérians et ghanéens, la samba  brésilienne, le calypso trinidadien… C’est toute une zone géographique qui a commencé à exister à partir de l’esclavage, où par exemple on a pris des gens dans le royaume du Bénin pour les emmener à Cuba et ensuite les disperser aux Etats-Unis ou aux Caraïbes, mais ils ont gardé leur culture yoruba. Tu retrouves la culture yoruba syncrétisée dans la santeria cubaine, à Haïti dans le vaudou, dans le candomblé brésilien. Cela s'est produit avec d'autres culture, comme la culture bantoue d'Afrique centrale. En kikongo (une langue congolaise) kumba ça veut dire « nombril », la cumbia chez les noirs colombiens (dont une majorité des descendants sont de culture bantoue) ça se danse nombril contre nombril.

A l’origine, qu’est-ce qui t’a attiré spécialement vers ce champ de la musique ?

Je crois que c’est une question de goûts personnels, je ne saurais pas vraiment dire. Je suis tombé fou amoureux de la musique afro-américaine quand j’avais 11 ans. Mon père est irlandais et j’étais en vacances chez ma grand-mère en Irlande. J’avais oublié mes cassettes pour mon walkman et elle m’a filé deux cassettes de Ray Charles, c’était terminé.

Pour revenir un peu au sujet des soirées Black Atlantic Club, est-ce que tu peux rappeler le concept et présenter les artistes des prochaines soirées ?

Quand Pierre-Marie [programmateur du Sucre et de Nuits sonores] est venu me chercher pour discuter d’un concept de soirée, il avait envie d’ouvrir un peu la programmation du lieu à différents publics et de sortir un peu du « tout musiques électroniques ». Proposer à un public de club, à des horaires de club, une programmation pas vraiment attendue, un peu en « rentrant dans le lard » tout en essayant de trouver des passerelles. Ca  veut dire trouver des groupes, des projets qui jouent avec les codes de la musique électronique, du clubbing et des Djs et ceux d'une programmation plus pointue de groupes que tu pourrais retrouver sur des scènes de festivals de jazz. On s'est donc mis au travail avec l'équipe de Metiola Production (Antoine Rajon et Corentin Blanco) ainsi qu'avec l'équipe artistique du Sucre (Pierre-Marie, Gaétan…) pour trouver la bonne alchimie.

Par exemple on va commencer la saison cette année avec Vaudou Game et Mr. Raoul K, deux projets typiquement Black Atlantic Club : Pour Vaudou Game, Peter Solo [le leader du groupe] a fait le travail de retourner au pays au Togo, d’aller dans les cérémonies vaudoues, d’essayer de comprendre quelles harmonies, quelles rythmiques étaient utilisées pour produire la transe, toute l’émotion caractéristique de ces moments. Ensuite avec son pianiste ils ont sélectionné deux de ces harmonies pour construire le premier album, tout en faisant des citations à la période des années 70, la grande époque du funk et de l’afro-funk, notamment du Poly-Rythmo de Cotonou. C’est vraiment le genre de projet que je trouve intéressant dans cette optique là.

Mr Raoul K. c’est un dj-producteur ivoirien d’origine, qui travaille à Berlin depuis des années. Il fait un travail super intéressant sur comment amener le chant traditionnel africain avec sa dimension de transe (notamment le chant griotique de la région du Sahel, du Mali) dans la techno minimale berlinoise.

Pour la programmation d’octobre, Jupiter Okwess International c’est un projet qui vient de Kinshasa, du Congo (RDC). Jupiter lui-même a été découvert par les Européens via le film Jupiter’s Dance sur les musiciens là-bas, les galériens de la musique et de la rumba. Lui c’est l’un des papas du rock de Kinshasa depuis plus de 15 ans, on est au coeur de ce qui se fait de plus moderne. Le public de l’électro peut encore une fois s’y retrouver tout-à-fait dans tous les passages de transe, qui ne sont pas très éloignés de ce que fait Konono n°1. Il sera accompagné, sur le line up, par les DJs d’Alma Negra, ce qui se fait de mieux en Europe. Ils viennent de monter leur propre label, ils sortent régulièrement des édits à tomber par terre sur Sofrito un label anglais. Sur le son tropical-club ce sont des mecs qui sont tout en haut… on démarre sur les chapeaux de roues cette année !

J’ai l’impression que ces dernières années il y a un public de plus en plus ouvert à ces esthétiques, c’est de plus en plus courant d’entendre des DJ de house ou de techno balancer des morceaux africains pas spécialement retravaillés. Est-ce qu’on pourrait avoir ton avis là-dessus ?

Je crois que ça vient de plusieurs choses : D’abord il y a la communauté 2.0, avec les blogs notamment et des mecs comme mon pote Brian Shimkovitz (Awesome Tapes From Africa) que j’ai connu par blogs interposés sur internet (on pourrait citer aussi Global Groove, Electric Jive, World Service, Comb & Razor, Muzzicaltrips…). J’ai créé mon blog Afro Soul Descarga au moment où tout ça explosait en 2008.

— « Toute cette myriade de blogs ça a permis une ouverture à plein de musiciens vers des sons, des histoires, des bleds, des continents, des labels, dont personne n’aurait soupçonné l’existence sans ce boulot. »

Ca a permis à plein de gens d’avoir accès à un immense répertoire d'archive, que ce soit sur le blog de Brian, le mien ou les autres, tu peux trouver des cassettes ou des disques du Maghreb du Ghana, du Bénin etc… qui n’ont jamais réédités, fait à 500 copies à l’époque. Toute cette myriade de blogs ça a permis une ouverture à plein de musiciens vers des sons, des histoires, des bleds, des continents, des labels, dont personne n’aurait soupçonné l’existence sans ce boulot. Parallèlement, des labels dédiés à la réédition de ces musiques ont émergé, comme Soundway Records, Sofrito Records, Analog Africa, ou se sont mis à ces musiques comme Strut Records.

— « Dans beaucoup de musiques africaines les codes de la transe sont utilisés, et ce sont les mêmes codes que tu retrouves sur un dancefloor »

Enfin, moi je ne suis pas du tout étonné que beaucoup de DJ et producteurs aillent puiser dans ce réservoir gigantesque. C’est comme l’univers, c’est un truc en expansion ça ne s’arrêtera jamais. Le mouvement de la musique électronique a besoin de se renouveler, il est jeune avec des cycles de productions assez courts. Toutes ces musiques sont parfaitement pertinentes pour participer à ce renouvellement et cet enrichissement, parce que ce sont les mêmes codes. Dans beaucoup de musiques africaines les codes de la transe sont utilisés, et ce sont les mêmes codes que tu retrouves sur un dancefloor : la dimension répétitive, la montée et la redescente en escalier…

Dans les derniers disques sortis comme celui de Konono n°1 produit par Batida, tu as l’exemple-type. Konono il faut imaginer que ce sont des mecs qui jouent de la sanza depuis toujours, un groupe que tu prends quand tu es à Kinshasa et que tu n’as pas de thunes, pour animer un mariage, un baptême ou un enterrement. Tu as cinq mecs qui viennent et qui jouent toute la journée en picolant et en fumant des bédos, quasiment le même morceau en permanence, ce sont des choses très ancienne. C’est Björk qui avait découvert et lancé à l'international Konono dans les années 90, elle qui avait déjà renouvelé toute une partie de son discours musical. Je les avais conseillé à l'équipe du World Wide Festival de Gilles Peterson en 2011, ils avaient retourné le festival ! Là pour le coup tu retrouves tous les codes du dancefloor anglais et tous ceux de la musique traditionnelle africaine. Pourtant si tu réfléchis en termes musicaux, il y a trois notes et c’est le même morceau pendant 1h30 !