DJ AZF : Trois lettres, une vision
Posté le 30.11.2016
par Clément Bernard-Skalecki

Le Sucre Mag a rencontré DJ AZF à l'occasion de sa venue pour la soirée Mutante III. Hyperactive, militante et déterminée, la française n'en finit plus de monter avec sa définition d'une techno sans concession, jouée devant des audiences de plus en plus larges. Elle nous livre ici un regard aiguisé sur l'état de la scène française, le climat politique actuel ou encore ses projets à venir...



- Hello AZF ! Comment qualifierais-tu la musique que tu joues quand tu mixes, les esthétiques et les émotions que tu recherches ?


Les premiers adjectifs qui me viennent en tête pour qualifier la musique que je joue seraient brutale, sombre, directe et violente. Après comme je le dis souvent, je ne joue pas des sons violents juste pour la violence, il y a toute une palette d'émotions autour de ça, pour que je joue un track, il faut qu’il me touche. Et les sentiments faciles en général me glissent dessus, c'est pour ça que je ne joue pas de la musique joyeuse.

- Peux-tu nous présenter ton travail de programmation au sein de Jeudi Minuit ?

Jeudi Minuit c'est une soirée hebdomadaire à la Java dans le quartier de Belleville que j'aime particulièrement. L'idée à la base c'est de promouvoir la scène underground locale dans tous les styles de musique électronique. Donner la chance à des collectifs qui débutent mais qui ont tous une démarche intègre, qui se bougent et qui font des soirées pour défendre quelque chose. Ça peut être une esthétique, des idées politiques ou simplement une vision de la fête ou de la musique.


« On défend des idées : un clubbing accessible en termes de prix, mais sans concession musicalement parlant. »


C’est un projet qui vient du ras-le-bol des comparaisons avec d'autres capitales, c'était une façon de dire ok maintenant on a des gros clubs, des djs internationaux mais on a aussi et surtout une scène underground de ouf à Paris et aussi à Lyon et dans d'autres grandes villes en France. 

C'est la 3ème saison et pour celle-ci je me suis associée à Charles Crost patron du label Le Turc Mécanique pour la programmation. C'est un bon exemple de ce qu’on veut défendre à Jeudi Minuit  car on est dans des univers assez différents musicalement parlant mais on défend pourtant les mêmes idées : Un clubbing accessible en termes de prix etcétéra, mais sans concession musicalement parlant.


« Je pense que les communautés LGBTQI sont lasses et tristement habituées au fait que les politiques ont toujours fait un pas en avant pour 4 pas en arrière. »


- Tu es devenue une actrice notable de la scène LGBT underground parisienne, et tu vas jouer sur Mutante, la soirée du Sucre consacrée aux cultures Queer. Ne redoutes-tu pas un certain reflux conservateur actuellement en France sur les questions liées au genre justement, et même au-delà ?

Au vu de l'actualité ça serait mentir de dire que je ne suis pas inquiète. Quand je pense que Fillon, ouvertement soutenu par la manif pour tous et tous les mouvements catholiques radicaux, vient d'être élu comme candidat du parti Les Républicains, oui, ça me fait terriblement peur.

Je pense que les communautés LGBTQI sont lasses et tristement habituées au fait que les politiques ont toujours fait un pas en avant pour 4 pas en arrière notamment sur la PMA ou le droit des personnes trans par exemple. Nous nous apprêtons de nouveau à devoir nous battre sur le terrain autant que sur les idées pour garder intact le peu de droits que nous avons. Mais si la droite passe, il est certain que plus aucune avancée ne sera faite sur ce terrain pendant les 5 prochaines années, et en même temps, c'est pas comme si la gauche avait été au bout...



- Tu vas jouer avec Laurent Garnier, qui est sans doute le DJ français le plus connu, même par celles et ceux qui ne s’intéressent pas spécialement à la scène des musiques électroniques. Toi qui joues une musique assez radicale et underground, qu’est-ce qu’il représente ?

Je dois avouer que je ne l'ai jamais vu jouer ni même rencontré. En revanche, je sais ce qu'il incarne, ce qu'il représente et l'idée qu’il a du clubbing et de la musique électronique pour avoir lu pas mal d'interviews et son livre notamment. Et ce que j'en pense, c'est que je préfère 1000 fois plus que Laurent Garnier soit le représentant de la musique électronique auprès du grand public que David Guetta par exemple ! Le mec a un parcours de ouf, une culture musicale de malade, il ne cède pas à la facilité et continue de défendre une idée du clubbing qui m'est chère. Respect c'est tout.

- En tant que parisienne, quel regard portes-tu sur la scène lyonnaise ?

Je suis proche de pas mal d'artistes à Lyon comme Clft ou Umwelt que j'ai invités à Jeudi Minuit ou sur Rinse France ou encore les gars de BFDM : On est dans la même agence c’est la famille ! Je pense que ça bouge bien, que les connections se font plus facilement entre Lyon et Paris qu'entre d’autres villes. On se retrouve souvent sur les mêmes plateaux…


« Le côté politique du dj est en amont, dans les choix qu'il fait au niveau musical, sa démarche, sa philosophie, la manière dont il s'investit dans la scène de laquelle il provient. »


- Dans ton interview avec Trax, tu affirmes avoir une vision plutôt « dépolitisée » de la musique », ce que je trouve intéressant. Pour résumer tu joues de la musique et l’expérimente indépendamment de tes idées politiques. Faut-il en déduire que pour toi un club ne peut pas être un espace « politique » ?

Ce n'est pas exactement ça. Je pense que la seule et unique politique que doit avoir un club c'est d'avoir une idée de la fête et de la défendre. C'est toujours politique. Mais moi en tant que dj, ce qui est différent d'un producteur ou d'un promoteur, c'est qu’en montant sur scène, je me mets au service de la musique que j'aime, faite par des artistes que je respecte et aussi au service d'un public qui vient ici pour trouver un espace de liberté où il pourra danser, s'exprimer, apprendre parfois aussi, etcétéra...



Le côté politique du dj est en amont, dans les choix qu'il fait au niveau musical, sa démarche, sa philosophie, la manière dont il s'investit dans la scène de laquelle il provient… En revanche quand tu es booké, que tu as tous les moyens techniques que tu as demandés, ton rôle c'est de faire danser les gens, de les transporter ailleurs si tu en as envie, de leur faire découvrir ton univers, de leur transmettre quelque chose si tu en as envie aussi, mais en aucun cas de n'en faire qu'à tête, de ne faire kiffer que toi sans prendre conscience de l’attente des gens que tu as en face de toi. Voila pourquoi dans Trax je disais qu’une fois sur scène, je me fous de la politique, mon but c’est de faire danser les gens !

- Tu as la chance de connaître à la fois la scène parisienne et celle de Berlin. Des noms à nous conseiller ?

Je suis restée moins d'1 an à Berlin, j’y suis partie pour faire un break et me retrouver et je suis de retour à Paris pour 2017. Donc je peux te donner des très bonnes adresses de kebab, de bar à vins naturels comme le Jaja, de brunch, de glaces vegan (oui oui) mais déjà un peu moins de newcomers vu que je sortais assez peu. Mais plus sérieusement, je te conseille côté Berlin le 777 recordings crew, le label Banlieue, ou des gars comme Tomas Ward, Daatsu, La Fraicheur ou encore des petits clubs avec de bonnes programmations comme le Ohm ou le Griessmuehle.

- Quand on compare ces deux scènes, il arrive parfois qu’on dise que les allemands font preuve de plus de progressisme, d’ouverture d’esprit, que la fête y est plus libre. Qu’en penses-tu ?

J'en pense que ce n'est pas comparable et que la comparaison n'a pas lieu d'être. Progressisme et ouverture d'esprit oui, mais ça ne vient pas du club en lui-même mais de nos constructions sociétales plus généralement au niveau des 2 villes. Tu es moins fliqué à Berlin en général, tu peux avoir une crête rouge sur la tête et bosser dans une banque par exemple ! Pour la partie clubbing pure, oui tu es libre car encore une fois il y a moins de législation, les clubs sont de véritables espaces de liberté, tu peux ouvrir un espace 23h sur 24 à Berlin, la seule obligation c'est de fermer une heure pour faire le ménage ! Donc évidemment, tu es beaucoup moins limité dans ta manière d'appréhender la fête.


« Le fait de te dire que tu es libre fait que les gens s'auto-responsabilisent, il  y a moins de débordements, les gens prennent soin de leur espace de liberté car ils s’y sentent libres et veulent le préserver. »


À Paris, tu sais que ta soirée commence en club à minuit et finira à 6h, c est pour ça que les gens veulent en découdre plus rapidement, sortent avec une forme de pression de vouloir amortir leur 15 euros l’entrée donc ils picolent vite, se défoncent vite et ça part vite en vrille ! Mais c'est juste que dans un club à Paris, tu mets la main dans ta poche et tu as déjà un vigile derrière toi qui pense que tu vas gober un taz ! Le temps du club à Paname est différent, tout est plus tendu, frénétique, ça a des bons mais surtout des mauvais cotés.



Ce qui m'a toujours fait halluciner à Berlin, c'est le fait que tu rentres dans un club et que tu ne vois aucun agent de sécu à l’intérieur pourtant ils y sont ! Mais le fait de te dire que tu es libre fait que les gens s'auto-responsabilisent, il  y a moins de débordements, les gens prennent soin de leur espace de liberté car ils s’y sentent libres et veulent le préserver. Après le point positif, c’est que le peu d’espaces de liberté à Paris dans le genre de Berlin sont de véritables oasis, j’en connais 2, 2 lieux alternatifs dont je n'ai pas le droit parler mais qui réconcilient Paris avec ma vision du club. Il y a de plus en plus de lieux comme celui-là ou de collectifs qui souhaitent réintroduire cette idée de communion et de respect dans le clubbing et ça c'est vraiment une bonne nouvelle. Après ça se passe souvent en banlieue ce qui n’est pas anodin car la principale différence entre ces 2 villes, c’est qu’une est punk et l'autre est une vieille bourgeoise.

- J’ai lu que tu te lançais dans la production avec l’intention de sortir un EP prochainement, peux-tu nous dire où tu en es dans le processus ?

J’ai mis du temps à faire sonner les morceaux comme je le voulais. La production, c’est un processus laborieux chez moi mais sûrement parce que c est le 1er EP. Mais ça y est ça avance, j’ai fait toute la 1ère partie de création pure solo chez moi, là on va commencer la partie studio, éditer un peu et une bonne partie sur le mixage... Pour le reste je n'en dis pas plus ! je suis superstitieuse ça va me porter la poisse.

- Quels sont tes autres projets à venir (musicaux ou non) ?

J'en ai des tas, trop même il va falloir faire des choix. Déjà on va continuer Rinse France et la résidence Different Sides, le 1er EP aussi et je suis en train de réfléchir à monter mon label, mais qui ne s'arrêterait pas qu’au fait de sortir des disques, créer une vraie écurie autonome de A à Z avec les jeunes artistes que je défends c'est ça mon gros projet sur l'année à venir. Et surtout continuer les DJset car c'est ce que je préfère!