FRIGO, EFFERVESCENCE POST-EIGHTIES
Posté le 21.08.2014
par Julien Roche

Le groupe Frigo tire son nom de l’immense chambre froide d’une ancienne fromagerie lyonnaise qui hébergeait ses activités dans les années 80. Pendant plus de 10 ans, les membres du groupe vont développer une intense production artistique qui mêle de multiples expériences pluridisciplinaires inédites en Europe : radio libre, revue vidéo, concerts, performances, graphisme, etc…

Laboratoire de formes, au plus près des mutations technologiques, Frigo est également à l’origine d’un réseau international très actif, qui a su fédérer des artistes plasticiens mais aussi des chorégraphes, des poètes, des comédiens, des écrivains, ou encore des musiciens. C’est aussi une incroyable banque de données, témoin visuel et sonore de cette période riche en événements culturels.

A l'occasion de leur conférence le 3 septembre, retour sur un collectif qui n'a pas froid aux yeux.


À l’orée des années 80, le groupe Frigo a développé une intense activité internationale de production artistique et conceptuelle. Au lendemain des Trente Glorieuses, après les utopies de 68 et l’hédonisme hippie, les membres du groupe, nourris des rigueurs de l’analyse marxiste et de l’ivresse des rêves libertaires, se sont dotés des moyens de leurs ambitions culturelles et politiques pour faire vaciller les valeurs du vieux monde. Pendant une douzaine d’années Gérard Bourgey, Gérard Couty et Alain Garlan ont animé à Lyon, ce lieu farouchement indépendant, camp de base d’un large collectif d’artistes européens engagés dans la création contemporaine, avec un sens aiguë des responsabilités sociétales et une insolence radicale. Héritier de nombreux mouvements d’artistes en rupture autant avec le marché qu’avec l’art officiel1, Frigo prônait une esthétique de l’existence2, alternative élégante basée sur une pratique individuelle et collective de la création, mêlant joyeusement les sphères publiques et privées dans la liberté et la gratuité.

Pour s’affirmer en acteur de l’élaboration d’une nouvelle sculpture sociale, Frigo ne négociait ses projets ni sur le marché de l’art, ni sur le marché institutionnel, ni sur celui de la charité. Les moyens de production offerts au groupe par les prestigieux centres d’art qui l’accueillaient étaient entièrement consacrés à la fabrication des oeuvres et des actions. Pour vivre et financer leurs recherches et leurs productions, les membres de Frigo étaient leurs propres mécènes, commercialisant des prestations de services lucratives auprès d’entreprises de l’économie réelle.

Laboratoire de formes, le Frigo a vécu les transitions technologiques, de la matérialité de l’édition graphique et argentique à la virtualité analogique puis à la numérisation globale. Ses membres se sont emparés des outils miniaturisés de la révolution numérique pour les mettre au service d’un art nouveau, transdisciplinaire, collectif, protéiforme, multimédia. Ils ont exploré les possibilités offertes par la vidéo pour des créations, des reportages, des chroniques, des installations, des scénographies, des magazines, des films, livres et objets d’art. En pirates de la Media Mystik, puis en entrepreneurs libres, ils ont investi les espaces qu’ouvrait la libération des ondes radiophoniques et télévisuelles.

collectif Frigo

Alchimistes urbains, ils ont mixé les vieux trucs du théâtre avec les recherches chorégraphiques, les révoltes punk, l’histoire de l’art, les audaces de la Pop music et du Rock ... Ils ont expérimenté des assemblages inédits entre les techniques archaïques, les dogmes anciens, la pensée sociale et politique moderne et le furieux désordre des avancées contemporaines.


Moralistes modernes, les artistes so future de Frigo élaboraient dans l’action une nouvelle logique émotionnelle débarrassée des hideux conformismes intellectuels de l’époque, empreints à la fois d’illusions romantiques, de sectarisme bolchevique, de consumérisme échevelé, de dogmatismes béats, de prêt-à-penser, de copyrights et de marchandisation de l’intelligence.

Pour y parvenir, ils pratiquaient un art sans lucre, collectif, généreux et provoquant, fondé sur le partage des valeurs, des concepts, des projets et des moyens sans affirmation, tag ou signature individuelle.

 


Frigo

La résurgence

Trente ans après cette histoire, l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), das ZKM (Zentrum für Kunst und Medientechnologie), the IMAI (Inter Media Art Institute) et le CND (Centre National de la Danse) numérisent les archives de Frigo. Les milliards d’octets de sons, musiques, paroles, fi lms, vidéos, photos, textes, notes, croquis, affi ches, catalogues, traces et objets divers conservés par Gérard Couty dans l’atelier qu’il partage à Berlin avec Rotraut Pape vont retrouver leur place dans l’histoire de l’art. Au-delà de l’intérêt ethnologique de la transmission d’une matière foisonnante, les membres de Frigo veulent profi ter de cette opportunité inattendue pour mobiliser des énergies intactes au service d’un projet contemporain, ancré dans l’aventure des années 80 et relié aux mouvements précurseurs tout en étant totalement actuel. Les artistes de l’époque sont dispersés autour du globe, de Cuba à Tokyo, en passant par Lyon, Bruxelles ou Berlin ; mais, s’ils sont disponibles, les rassembler pour un remake nostalgique ne présenterait aucun intérêt. Ce qu’il faut c’est reconstruire avec de jeunes artistes le dispositif de production de Frigo dans sa singularité et sa radicalité. Les fondateurs doivent y participer, mais, comme ils ont su l’inventer et le pratiquer alors, il leur faut partager le projet avec d’autres, ces autres, étranges étrangers avec leurs drôles de cultures.