FÉLIX DE GIVRY X PATRICE MOORE
Posté le 19.11.2014
par Loïc Marszalek

L'un, plus connu sous le pseudonyme P.Moore, fut l'un des acteurs majeurs de la scène techno rave des années 1990, l'autre est l'acteur principal du film Eden de Mia Hansen-Løve qui revient sur une partie de la vie de Sven Løve, fondateur en 1996 des soirées Cheers, paradis parisien du garage anglais et US. Rencontrés lors de l'avant-première d'Eden au Comoedia à Lyon, nous avons croisé leurs visions de cette époque qui a vu la musique électronique française prendre des proportions monumentales et s'exporter dans le monde entier.

Eden

Le terme French Touch, pour vous, ça désigne quoi ?

Félix De Givry : Je lui laisse la main, c'est lui qui l'a vécue.

Patrice Moore : Je l'ai vécue un peu de loin parce que, pour nous, avec notre regard de lyonnais - de provinciaux - c'était, pour être honnête connoté "parisien". C'est arrivé à une époque où la vraie scène rave initiale, fondatrice, en France, était vraiment dans le déclin. Une époque où les artistes, DJ, musiciens et producteurs de musique électronique commençaient à pouvoir faire parler d'eux et à connaître une véritable diffusion, nationalement et internationalement. Ca a été le début de l'âge d'or de la scène électro en France.

F.D.G. : Pour moi c'est paradoxal parce que le terme symbolise à la fois la réduction d'échelle de production : c'est ce qui a permis tout le mouvement de production home-made. Pour moi, la révolution de la French Touch, c'est "Homework" ; et c'est aussi ce qui a agrandi l'échelle de la diffusion de la musique française dans le monde entier. C'est ce double mouvement qui est intéressant. Cette époque est un peu un trou noir dans l'Histoire. Aucun média traditionnel ne s'intéressait à la French Touch ou aux cultures rave et techno... C'est ce qui rend ce mouvement unique et singulier dans l'histoire de la musique.

Félix, tu es un des co-fondateurs de Pain Surprise, collectif de vidéastes, label de musique, producteurs de soirée parisiennes. Retrouve-tu l'esprit d'Eden et des années 90 au travers de tes événements ?

F.D.G. : On a un parti pris qui est de ne pas annoncer le line-up parce que justement, on trouvait que tous les gens allaient en soirée pour voir des DJ. C'est un peu le vice qui vient de l'héritage des soirées Respect. Eux pouvaient se permettre d'annoncer des DJ et des line-up énormes parce qu'ils étaient les premiers. C'était le tout début du DJ star-system. Enfin, le tout début, oui et non, parce qu'il y avait déjà eu des raves, des soirées à Eurodisney… Où l'on venait voir des DJ américains. Très peu de DJ étaient connus en France à ce moment là excepté Laurent Garnier qui commençait ou encore DJ Deep...

Notre parti pris a donc été d'aller à l'inverse de tout ça, de remettre l'amusement au premier plan et plus les noms des artistes. On fait vraiment ça pour que les gens d'amusent.

Patrice, Eden est le nom du premier fanzine dédié aux musiques électroniques et c'est aussi le nom d'un paradis perdu. Tu es nostalgique de cette période ?

P.M. : Absolument pas. Par définition, je ne suis pas quelqu'un de nostalgique, même si on a vécu des choses fabuleuses. Je faisais déjà de la musique avant d'être DJ et avant d'être DJ sur la scène électronique. J'ai eu un parcours de DJ de discothèque généraliste avant d'arriver sur cette scène là, que j'ai connue aussi et avant-tout en tant qu'organisateur, avant de me lancer derrière les platines. Pour revenir à ta question, je pars du principe qu'il ne faut jamais être nostalgique. Évidemment, la scène est très différente. A l'époque, qui eut cru voir des grands événements, des grands festivals comme Nuits sonores ? On ne peut pas être nostalgique parce qu'on a nous-même rêvé de cette démocratisation des musiques électroniques et de pouvoir vivre ces événements là.

En quelques mots et toutes époques confondues, quelle est la meilleure soirée que vous ayez jamais vécue ?

P.M. : J'ai deux coups de coeur un peu fondateurs. La toute première série de soirées de la toute première année de Dragon Bal à Avignon. C'était, à l'époque, de vraies raves extrêmement bien organisées. Celle qui m'a marqué dans cette série, c'est une soirée à Ste Marie de la Mer, avec 6000 personnes sur la plage. J'avais mixé face à la mer à 6h du matin, juste au lever du soleil : un moment magique.

Un autre très grand souvenir a été à St Nazaire en 1995, dans le port, entre deux sous-marins allemands. Ce fut une fête mémorable, qui, j'avoue, me laisse un petit peu nostalgique.

F.D.G. : Je n'ai pas de souvenir aussi précis. C'est peut-être le signe que notre époque est moins mythique que la leur. J'ai vécu plein de soirées super cool je n'ai pas un souvenir qui m'ait marqué plus qu'un autre. Cela dit, les Daft Punk à Bercy, c'était quand même un des meilleurs concerts que j'ai vu. Je n'ai pas de souvenir d'un instant T où il s'est passé quelquechose de magique. C'est peut-être signe d'une certaine démocratisation de la musique !

P.M. : Il est plus difficile de se souvenir d'une soirée en particulier côté public que côté DJ, qui lui va avoir des repères et des signes affectifs différents par rapport à l' événement.

F.D.G. : Oui, c'est ça. Je ne mixe pas. J'ai quand même beaucoup de souvenir affectifs de soirées ; après, ce sont plutôt des soirées de vacances (rires). C'est un peu absurde. J'ai plein de souvenirs de soirées super cools avec notre label ou de soirées où j'étais plus jeune, mais rien de vraiment mythique. Du coup, je pourrai en citer plus d'une seule, mais elles sont certainement moins marquantes.

En 1995, Daft Punk sortaient un maxi sur lequel on retrouvait le titre Da Funk. Où étiez-vous à cette époque ?

F.D.G. : En 1995, j'avais 4 ans. C'est à quelle âge que l'on rentre en grande section ?

Tu devais être en moyenne section.

F.D.G. : Du coup j'étais dans le Sud. Ah non, je suis allé dans le Sud pour la grande section. J'étais à Paris.

P.M. : J'étais en plein dans les soirées, en train de mixer, avec les Daft Punk, notamment, qu'on connaissait depuis le début. Après 95, c'est vaste, l'année fut longue. Mais je m'en rappelle bien. J'étais résident au Rex Club et sur Radio FG. 1995-1996 c'était vraiment le pic avant le début du déclin.

Donc tu es souvent allé jouer à Paris. Tu sentais le clivage entre les raves de provinces et la French Touch à ce moment là ?

P.M. : Pas à cette époque là. C'est arrivé un peu plus tard.

F.D.G. : Mais les raves disparaissaient déjà un peu, non ?

P.M. : Non, on a senti le tournant à partir de 1997 et le déclin à partir de 1998-1999. Comme je le disais tout à l'heure, le déclin des soirées, des raves et donc de notre potentiel d'expression à nous, les DJ, s'est fait vraiment en parallèle avec la poussée des producteurs, de la production musicale et des labels. L'un a compensé l'autre et c'est tout à fait normal. Le rock, le jazz et toutes les musiques qui ont connu une genèse un peu underground ont connu ce phénomène. C'est l'évolution logique.

En 1995, par contre, les raves étaient encore en pleine ébullition, que ce soit en province ou à Paris. Et il n'y avait pas de clivage. Les DJ provinciaux jouaient peut-être moins sur Paris, mais les parisiens jouaient beaucoup en province. A l'époque, on était quand même dix fois moins nombreux qu'aujourd'hui.Il y avait de vraies amitiés, une réelle entente et tout le monde se serrait les coudes.

Frankie Knuckles est décédé en mars 2014. On retrouve dans Eden un hommage à cet immense DJ, était-ce prévu ou a-t-il été ajouté juste après sa mort ? Etiez-vous toujours en tournage à cette époque ?

F.D.G. : Non, du tout. Le film a été fin écrit fin 2010 / début 2011. J'ai passé le casting au début de l'année 2012. Il est mort en 2014. Mia (Hansen-Løve) et Sven (Løve) étaient à New-York en 2013 pour les repérages du film. Il y avait une tempête de neige et Frankie Knucles devait jouer dans un club à Brooklyn. Pour cause de la météo, il était interdit de sortir des habitations. Ils ont lutté et traversé New-York pour aller le voir et, une fois devant, la soirée était annulée. Il est mort quelques mois plus tard. C'est l'un des fondateurs de la scène House, en partie Garage. Avec Tony Humphries, ils étaient les grands DJ, stars internationales, des années 1990.

P.M. : Ils font partie de ces artistes et producteurs qui - avant d'être DJ Techno ou House - étaient joués dans les discothèques généralistes et j'ai eu la chance de jouer leurs morceaux. Ils symbolisent le prémice de la scène House/Garage, alors même que personne n'avait encore mis les pieds dans une rave. La House avait déjà percé dans quelques discothèques françaises.

J'ai lu, Félix, qu'avec Pain Surprise vous aviez un projet de documentaire sur les musiques électroniques. Tu peux nous en dire plus à ce sujet ?

F.D.G. : L'idée vient de Julian, du collectif, qui réalise des clips et des vidéos. Mais on fonctionne tous ensemble dessus, comme sur tous nos projets. Le parti pris était de réaliser un documentaire sur la French Touch, autour des personnes qui ont inspiré les personnages d'Eden. Le projet s'est beaucoup élargi avec le temps. Le prisme de base était le concept des soirées Respect, pivot de la culture club parisienne et qui ont permis à la French Touche d'éclore et de prendre de proportions énormes. Finalement, le documentaire va tourner autour de la relation entre DJ de notre génération et cette génération là et sur l'évolution du métier de DJ. Julian est allé taper très très large en terme de style musical. Il ne s'est pas focalisé sur la French Touch : le docu parle aussi bien de Laurent Garnier que de Rone.

Quel est pour vous le morceau le plus emblématique de la décennie 1990 ?

F.D.G. : Je choisis le premier morceau du film, qui est un choix ultra juste de la part de Mia et Sven : c'est le remix de Derrick May de Sueño Latino. D'abord parce que, quand j'en ai parlé avec Sven, c'est la première claque qu'il a prise et qui l'a fait s'intéresser aux musiques électroniques. Je trouve que c'est un morceau dément. Je comprend l'insouciance de l'époque, se laissant entraîner par cette petite flûte et je comprends comment on pouvait se perdre en chemin en l'écoutant dix minutes au petit matin.

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P.M. : C'est difficile, je pourrai en citer des centaines. Spontanément, je vais être très chauvin et je vais citer un morceau indémodable que j'ai vu jouer par son auteur sous divers formats des dizaines et des dizaines de fois. Il s'agit d' Acid Eiffel de Garnier. C'est un morceau intemporel. Il en existe des centaines d'autres, mais pour aujourd'hui ce sera celui-ci.

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