RACHEL BUEHLMANN : "TOUT CE QU'UN ARTISTE APPELLE "ART" EST DE L'ART"
Posté le 15.01.2015
par Loïc Marszalek

La suisse Rachel Buehlmann, sociologue touche-à-tout qui opère aussi bien dans le son que la photographie, a récemment co-réalisé, avec Joe Dilworth et Nine Yamamoto-Masson, la vidéo accompagnant l'excellent titre "Second Witness" d'Objekt. Elle revient pour nous sur cette vidéo, sur le sténopé 360° qu'elle a construit et utilisé et sur ses goûts photographiques.

Rachel Buehlmann

Rachel Buehlmann par Frank Blume

Tu viens de réaliser, avec Joe Dilworth et Nince Yamamoto Masson, la vidéo qui accompagne le morceau "Second Witness" de Objekt. Comment s’est passé la rencontre avec TJ Hertz (Objekt) ?

J’ai rencontré TJ au cours de l’été 2014. Je partageais un studio avec Joe Dilworth qui prenait des photos de presse pour TJ. Si je me souviens bien, c’est à ce moment là qu’il a vu mon sténopé 360°. Il m’a ensuite contacté pour me demander si je voulais l’intégrer au clip de « Second Witness ». Nous nous sommes donc tous rassemblés avec TJ, Nine et Joe pour commencer cette aventure.

Avant ça, j’avais déjà utilisé mon sténopé pour mes projets d’art qui nécessitent de développer des pensées conceptuelles sur les théories de l’observation et du rôle de l’instrument. L’appareil à 360° et les sujets traitent avec des idées qui relèvent de l’obscène, de l’urgence de la matérialisation et de la mommification des événements. Mais c’est bien sûr la recherche de toute démarche photographique.

Qu'avez-vous voulu transmettre à travers cette vidéo ?

Après nos premières rencontres, nous avons échangé et partagé nos idées à propos du thème dans lequel nous voulions que le clip évolue. Ce processus créatif s’est avéré des plus inspirants. Les connaissances de Nine  en matière de cinéma et de théories cinématographiques furent aussi très déterminantes. Le montage et les intercuts en Super8 ont principalement été effectués par TJ lui-même. « Second Witness » évoque le fait d’être spectateur les questions attenantes à l’observation. Il y a donc toute une dimension que j’avais déjà essayé d’intégrer dans la construction du sténopé. L’atmosphère de « Second Witness » est simplement un pont, ou un lien. Je suis très heureuse de cette aventure et de son résultat.

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Cette vidéo n'avait pas pour objectif premier d'être à caractère promotionnel. Est-ce que vous l'avez pensée comme une mise en image la musique d'Objekt ou plutôt comme une véritable collaboration ?

Il n’y a, selon moi, pas de hiérarchie. Cette vidéo est le fruit d’une collaboration. Bien sûr, on a toujours l’habitude de coller une étiquette à la musique et à l’art visuel. Jusqu’à un certain degré, cela peut même faire sens. Mais plutôt dans un mode descriptif comme : ceci est l’espace lié à l’art, ceci est la temporalité connexe et ainsi de suite. Et même là, je trouve que les approches les plus intéressantes sont celles où ces antagonismes se croisent. Mais je vois ce clip tel qu’il est, je pense. Un clip vidéo. C’est ce que nous entendions faire. Je préfère laisser la catégorisation de l’oeuvre à ceux qui la regardent.

Quelle est, selon toi, la place des musiques électroniques dans l’art contemporain ?

Je pense que les choses vont dans la même direction. Je pourrais totalement me perdre dans les termes. Si une musique est amplifiée, elle peut être qualifiée d’"électronique", n’est-ce pas ?  Si je fais fausse route avec le terme "électronique", il se peut que je ne comprenne même pas le terme de "musique". Bien sûr, je suis au courant de ce qui est écrit. Je sais à quoi correspond tel bruit, tel son ou telle musique.  Mais au regard de ta question, je trouve tentant de revenir sur la genrefication en général. D’accord, Aristote nous a dit qu’il y avait cinq sens. Mais que se passe-t-il si nous les considérons tous les cinq comme une forme de toucher ? Je ne veux pas dire que mon raisonnement est métaphysique, spirituel ou quelque soit le nom que l’on voudrait lui donner. Phénoménologiquement,  cette séparation ne tient compte que de la moitié des sens, de toute façon. Une réponse courte à ta question pourrait ressembler à ça : si l’artiste décide de travailler la musique électronique dans de l’art contemporain, c’est comme ça. Cette décision doit totalement lui appartenir. La photographie, la musique, le son en général, sont des médias qui peuvent être utilisés dans des oeuvres artistiques. Tout ce qu’un artiste appelle "art" est de l’art. La validation de la qualité et de la valeur appartient à un système différent dont la meilleure description est "marché".

Tu travailles souvent avec des pellicules 8mm et tes vidéos font penser à des films expérimentaux de la fin des années 1970. C'est une période qui t'inspire particulièrement ?

La raison est que j’aime travailler avec du matériel photographique. Et c’est important pour moi de le montrer. Tout particulièrement, quand je travaille avec le sténopé 360°, l'emphase prend le dessus sur les concepts inhérents : l’histoire de la photographie, le panoptique, la frénésie du visible et de l’obscène. Oscène prend ici le sens de "hors de la scène" ; tout ce qui utilise ce qui était banni de la scène dans les pièces de théâtre classiques. Utiliser cette technique de camera obscura permet d’essayer de mettre en lumière la chambre noire. Les photographies sont floues et confuses, bien sûr, mais je ne le vois pas de manière négative. C'est plutôt un rappel de la matière elle-même. La couche photographique, comme une peau, est imprimée, rayée, possède ses propres caractéristiques et ses imperfections. Bien sûr, c’est également une critique parce que, si nous regardons les photographies, que voit-on ? Une représentation, le cadrage d’un sujet, mais aussi une technique.

Est-ce que tu as déjà songé au VJing ?

Non. Mais si quelqu’un me le demandais, je mettrais probablement en place différentes sortes de projecteurs et je jouerais à les brancher et à les débrancher. Le public verrait les différents flux de lumière en fonction des ampoules ainsi que les techniques utilisées. Heureusement, et naturellement, personne ne me l’a jamais demandé. Plus sérieusement, dans le cadre d’une collaboration avec un musicien, pourquoi pas. Personnellement, je me sens plus proche du DJing. Et je vois encore le medium. Un DJ travaille avec des platines. Avec l’ensemble des leurs contraintes et de leurs possibilités.