BAMBOUNOU : "C'EST DÉSORMAIS À NOUS D'ÉCRIRE LES CHOSES"
Posté le 03.03.2015
par Loïc Marszalek

Quelques minutes avant sa montée sur scène, le 27 février, dans le cadre du Mirage Festival pour fêter la sortie de Centrum, son nouvel album, nous avons rencontré Jérémy Guindo, a.k.a. Bambounou. Nous avons parlé Laurent Garnier, avions, skate et coupe de cheveux.

Bambounou

Bambounou ©Brice Robert

Salut Jérémy. Comment  te sens-tu ?

Bambounou : Salut ! Super bien. Je suis super excité. J’ai vraiment envie de mixer. J’ai déjà mixé au Sucre et c’est l’un de mes clubs préférés en France. Je suis donc très content d’être là, que ce soit sold-out et qu’autant de gens se mobilisent pour la sortie de mon album. Ça me fait vraiment vraiment plaisir.

Justement, Centrum, ton nouvel album, est sorti aujourd’hui. As-tu eu les premiers retours ? En es-tu satisfait ?

B : Oui ! Complètement. Je n’ai que de bons retours. Je suis encore plus satisfait quand je le ré-écoute. Je suis vraiment content du travail que j’ai réalisé sur cet album. Hassan Rahim a aussi fait du très bon boulot sur l’artwork et, plus globalement, toutes les personnes qui y ont contribué ont été super.

On le sent plus mature que le premier. Tu y décris une construction commune à tous les tracks, une même "colonne vertébrale". On y retrouve peut-être une oeuvre plus globale que pour Orbiting.

B : Oui, évidemment. J’ai sorti mon premier album en 2012. En trois ans, mes goûts ont un peu changé. C’est complètement normal. Je trouve que mon évolution est complètement logique. Il n’y a pas non plus de grandes différences. Je n’ai pas changé de style ou de sonorités.

Il est moins dancefloor…

B : C’est vrai. Il y a deux ou trois tracks dancefloor. Les autres ne sont pas vraiment des tracks "d’écoute" non plus. C’est tout simplement la manière dont j’ai voulu m’exprimer. C’est l’explication la plus simple et la plus juste que je puisse te donner.

Tu es fan de films de science-fiction. Ça joue sur tes sonorités ?

B : Dans les films de science-fiction, ce qui est bien, c’est qu’il y a toujours des sons d’ambiance : du drone, de l’expérimental… J’adore en écouter. D’ailleurs, quand je n’ai pas d’inspiration au studio, je ne fais que du drone et de l’ambient. Je dois en avoir trois albums qui sont prêts et qui ne sortiront jamais.

Rien ne t’empêche de les sortir en téléchargement gratuit sur un compte Soundcloud.

B : Oui, je pense que je ferai ça. Je les sortirai pour me marrer, sous pseudo. J’ai plein de pseudonymes. Quand je veux sortir de nouveaux tracks et que je ne veux pas que les gens tombent dessus à cause du nom "Bambounou", je le sors sous un autre nom. Les gens cherchent ensuite qui est cette personne, mais ne trouvent jamais. C’est assez drôle. Mais pour revenir sur la science-fiction, ces films m’inspirent d’une manière plus générale, dans leur ambiance globale. 2001 L’Odyssée de l’Espace est un de mes films préférés. Il est vraiment vraiment vraiment génial. J’ai même acheté la BO en vinyle. J’aime beaucoup le travail de Kubrick, et notamment ce film.

Comment gères-tu la double labellisation ClekClekBoom/50Weapons ?

B : "ClekClek", c’est ma famille. Je les vois pratiquement tous les jours. On traîne ensemble. 50Weapons est aussi ma famille, mais ils sont ma famille musicale. Dès que je passe par Berlin, je les vois : les membres de Modeselektor, les autres artistes du label, le personnel dans les bureaux… On s’amuse bien ensemble. C’est vraiment un réel plaisir de bosser avec eux.

Musicalement, tu t’émancipes un peu de French Fries. Ne te sens-tu pas trop seul en tournée ?

B : Si ! Je me sens un peu seul, mais ça fait partie du boulot. Lorsque tu es DJ, tu sais que tu es tous les weekend en train de voyager. Même si tu rencontres beaucoup de gens, au final, tu finis toujours par te sentir seul parce que tu n’as personne avec qui partager ces moments. Ca fait partie du jeu. Il suffit d’apprendre à le gérer.

Tu es ami avec Laurent Garnier. Il te remixe, tu le remixes, tu as joué avec lui au Panorama Bar la semaine dernière. Comment se passent ces collaborations ? Qui les initie ?

B : Je pense que Laurent Garnier est réellement un mec super, très humain. Il est encore l'un des rares grands artistes à écouter réellement toute la musique qu’on lui envoie. Sa carrière, ajouté au fait qu’il a beaucoup de goût font qu’il n’a plus besoin de justifier ses choix. Il a un réel don pour choisir les personnes avec lesquelles il veut bosser. C’est donc lui qui a initié cette idée de remixes partagés et me l’a proposé au bon moment, puisque ça s’est fait au moment où j’allais sortir mon EP.

Tu as déjà tourné dans le monde entier : Asie, Australie, États-Unis…

B : Je n’ai pas encore fait les États-Unis. J’y ferai une tournée en mai. J’y suis allé une fois, mais c’était une erreur. J’étais en correspondance pour aller au Costa Rica et j’ai raté mon deuxième avion à cause des douanes. Je suis donc resté à New-York et, au lieu de rester à l’hôtel ou à l’aéroport, j’ai appelé un ami à moi. on a pris des margaritas et on est allé voir Nina Kraviz à Output.

... Comment gères-tu cette pression, le fait que le public vient de plus en plus pour toi et que tu sois devenu headliner ?

B : Je ressens de moins en moins de pression. Quand j’ai commencé à mixer, j’étais assez stressé. Maintenant, j’ai vraiment l’impression de savoir ce que je vais faire, où je vais emmener le public. Avec l’expérience, la pression s’évanouit et le fait de mixer ne devient plus que du bonheur et du plaisir. Par contre, j’ai un tic : je dois obligatoirement aller au toilettes avant de monter sur scène, même si je n’ai pas envie. Je me force et c’est bon (rires).

Comment définirais-tu le milieu des musiques électroniques, en France ?

B : Je trouve qu’il y a un énorme travail qui a été fait. On a plus rien à envier aux autres pays ! On a de vrais line-up de qualité. Des labels cools émergent un peu partout, comme les lyonnais de CLFT Militia. Il y deux trois labels techno, qui viennent de Lyon d’ailleurs, qui réalisent des choses vraiment "fat". Je pense que l’on a vraiment rien à envier à qui que ce soit. Il faut qu’on y aille : c’est désormais à nous d’écrire les choses. Ce n’est pas aux allemands. Ce n’est pas aux anglais. C’est à nous. C’est le message que j’aimerais apporter à tous les producteurs français.

Lyon ou Paris ?

B : Paris ! Évidemment (rires) ! J’y habite, j’y suis né et je vais y vivre encore un moment. Donc oui, de manière totalement subjective et hors-sujet, je vote Paris.

En novembre, tu étais en route pour aller mixer à Rotterdam et tu t’es fait voler ton ordinateur dans le train. Ce sont donc les internautes qui t’ont envoyé la musique que tu as mixé. Tu n’en connaissais pas 80%. C’est quoi, comme expérience, le fait de ne pas connaître la musique que tu mixes ?

B : Pour tout te dire, c’est une expérience super drôle. C’est vraiment un exercice.

Tu connaissais les noms de tracks ou artistes ?

B : Je connaissais quelques noms mais je ne les avais jamais écoutés. J’arrivais à peu près à anticiper le style musical derrière certains morceaux. J’écoutais très rapidement le track au casque avant de le jouer et je me disais :  « Ouais, ça, ça ira bien avec ça… ». C’est réellement un exercice, parce qu’en mixant des choses que tu n’as jamais écoutées, tu n’es pas à l’abri d’une surprise, d’un break un peu déroutant. J’ai donc mixé pendant trois heures et c’était génial. Je pense que ça a été l’un de mes meilleurs sets. Malheureusement, j’ai dû rendre la clé USB que j’avais empruntée pour mettre les morceaux dessus, donc je n’ai rien gardé. Ce fut donc LE set inédit et exclusif que je ne pourrai jamais rejouer.

Ne penses-tu pas que cela pourrait être une expérience intéressante, de te remettre dans cette situation : demander aux internautes des tracks que tu ne connais pas pour les jouer le soir même ?

B : C’est une bonne idée mais, en faisant ça, je leur demande de faire mon métier. C’est à moi de digguer la musique et de leur proposer des choses qu’ils ne connaissent pas forcément et n’ont pas l’habitude d’écouter.

Ressens-tu une montée du DJ star-system : les nouveaux DJs sont les anciennes rock-stars ?

B : Complètement ! C’est surtout à cause du modèle "business" des États-Unis. Le meilleur exemple que l’on a reste encore David Guetta. Pour le coup, il est une énorme star. Je vois bien et je ressens ce système mais je ne me sens pas visé, à mon échelle. Je ne me considère pas du tout comme une star. Quand je me réveille le matin, je suis quelqu’un de normal.

Je ne vais pas reprendre ton exemple de David Guetta mais si l’on prend Ben Klock, pour aller sur quelque chose de plus qualitatif, il est tellement suivi qu’il pourrait très bien se retrouver, un jour, à sortir une musique vraiment mauvaise mais continuer à être adoré. Ce star-system pourrait donc aussi toucher le milieu de la techno et desservir l’aspect musical, tu es d’accord ?

B : Je pense qu’il est bien sûr nécessaire de conserver son intégrité. Il ne faut pas simplement penser au business. Ben Klock, Marcel Dettmann et même Nina Kraviz  commencent à tous avoir de gros profils de stars, n’ayons pas peur des mots. Ils sont malins parce qu’ils arrivent à continuer à jouer de la musique de qualité. Ce n’est pas une question d’argent, pour eux, parce qu’ils se font de l’argent. Ils se font vraiment vraiment beaucoup d’argent. Mais ils sont l’exemple même de l’intégrité musicale.

Tu décris ton album comme la bande-son d’un futur pessimiste. Vois-tu le futur d’un oeil négatif ?

B : Complètement ! Et ce n’est pas juste dû aux événements récents, qui restent minimes par rapport à ce qui nous attend. Je vois vraiment l’avenir d’une manière totalement négative. Je ne sais pas du tout comment le monde va évoluer mais je ne pense pas qu’il aille en s’améliorant.

Comment vois-tu le monde dans 10/15 ans, justement ?

B : Je pense que tout sera automatisé. La vie sera beaucoup plus simple mais les interactions sociales seront très réduites. D’un côté, ce sera super intéressant de vivre ça, mais cela mènera à une nouvelle forme de dépression. Je n’ai aucune idée de la forme sous laquelle cela se manifestera, mais je pense que ce sera l’élément qui nous mènera à notre fin.

Ton album et ta musique sont-ils influencés par Paris et son urbanité ?

B : Oui, bien sûr ! Mes sonorités sont influencées par ma ville et par ses bâtiments. J’adore les immeubles et les HLM. C’est une de mes grosses passions. J’aime aussi l’urbanisme polonais : les blocs de HLM qui sont posés au beau milieu de la campagne, sans aucune raison apparente.

Entre le « futur pessimiste » et l’architecture parisienne, ton album ne deviendrait-il pas, malgré lui, une illustration de l’actualité ?

B : Exactement. Et de la médiocrité ambiante.

Tu as déjà évoqué l’idée de construire une ville au dessus de Paris. Tu t’en souviens ?

B : Oui, bien sûr. C’était il y a quelque mois, lors d’une interview pendant Nuits sonores, à la Sucrière.

Est-ce que tu imagines ça comme, parce que je sais que tu joues beaucoup aux jeux vidéos, une sorte de Midgard (Final Fantasy VII) à la française ? Une sous-ville très populaire et sans lumière en dessous et une ville mécanique et automatisée au dessus ?

B : Je n’avais jamais fait le rapprochement, mais oui (rires) ! Plus sérieusement, je pense que ça va bien arriver un jour. Toutes ces conneries de Grand Paris, c’est bien mignon, mais il va falloir trouver un moyen plus intelligent de caser toutes les personnes qui veulent venir en ville.

Tu joues dans le cadre du Mirage Festival. Tu es sensible aux arts numériques ?

B : Bien sûr. Ça apporte vraiment une autre dimension, dans le cadre d’un club, d’un set techno. Je trouve ça important qu’il y ait de la lumière très très basse, que ce soit très peu éclairé et que l’apport artistique visuel construise l’ambiance au sein de tout ça.

Bambounou

Bambounou ©Brice Robert

Tu parles souvent d’avion. C’est une passion ?

B : (Rires) Oui, j’adore les avions ! Je vérifie toujours dans quel appareil je vais voyager. J’ai récemment découvert la marque Avro, que j’aime beaucoup. Ce sont de petits avions cools et, même si on y est un peu serré, j’aime beaucoup voler dessus. Par contre, je déteste les Boeing. J’adore les turbulences aussi. Donc oui, on peut dire que c’est une passion. Et comme je voyage tous les weekend, ça ne me dérange pas de prendre l’avion. C’est même un plaisir.

Tu es un gros adepte de jeux vidéos et tu parlais, il y a quelques mois, d’acheter la Playstation IV. L'as-tu achetée ?

B : Toujours pas. J’en avais parlé au moment où j’allais commencer à travailler sur mon album. Je me suis donc forcé à ne pas l’acheter. Mais je vais l’acheter sous peu. C’est un achat que je considère très sérieusement. Je joue énormément à Skyrim. J’ai déjà passé plus de 220 heures sur le même personnage et je songe à recommencer le jeu avec un nouveau. Ils sortent bientôt la version online du jeu. La bêta est déjà sortie mais j’ai encore quelques trucs à finir avant d’avoir le temps de m’y remettre à fond. Ce n’est pas le genre de choses que je fais à moitié.

Tu joues en tournée ou en off ?

B : En off. Je ne vais pas me balader avec mes consoles !

Tu fais toujours du skate avec French Fries ?

B : Non, j’ai dû arrêter parce que je suis devenu trop gros (rires). Non, je blague. Quand j’ai commencé, je cassais tout le temps mes planches et je n’avais jamais d’argent pour m’en racheter de nouvelles. Mais j’ai surtout dû ralentir le rythme quand j’ai commencé à tourner. Je n’avais plus le temps de skater et une blessure en tournée n’est jamais la bienvenue. Je vais tout de même reprendre cet été. Je ne vais plus faire de « gaps » mais seulement du « flat ». J’ai une planche toute neuve, une « Girl » 8.5, qui m’attend chez moi. Donc je suis motivé.

C’est sûrement une question récurrente, mais pourquoi t’es-tu coupé les cheveux ?

B : Parce que j’avais trop chaud.

C’était seulement sur le haut du crâne…

B : (Rires) J’avais cette coiffure depuis cinq ou six ans et j’avais besoin de changement. Je voulais changer de tête. J’étais avec Valentino (French Fries) chez lui et on a évoqué le fait de me couper les cheveux, pour se marrer. Il voulait me le faire lui-même mais je n’étais vraiment pas prêt ! Je suis revenu chez lui le lendemain en lui disant « Vas-y, mec, coupe-moi les cheveux ! Je vais être trop moche et ce sera marrant. » Je leur disais que, sans mes dreads, j’avais une tête toute petite. On s’attendait vraiment à rigoler et à ce que mes potes se moquent de moi. Au final, ils n’ont même pas pu se marrer parce que j’étais normal.

Bambounou

Bambounou ©Brice Robert