DISCOSTORY#3 : LE CONTRE-PIED NORTHERN SOUL
Posté le 10.04.2015
par Loïc Marszalek

Nous sommes dimanche matin, l’aurore pointe ses premiers rayons et une foule, majoritairement masculine, en transe, semble prête à danser jusqu’à l’épuisement sur des sonorités qui rappellent étrangement la Motown. Ce genre de scène aurait pu se dérouler dans n’importe quel lieu underground branché de New-York dans la première moitié des années 1970, mais celle-ci a bel et bien lieu à Manchester, cinq ans auparavant, au cours de la déferlante Northern Soul.

Northern Soul

Le Twisted Wheel club situé au 6 Whitfield Street, en plein coeur de Manchester, a ouvert tous les weekends du milieu à la fin des années 1960. C’est en ces murs que naquit le mouvement Northern Soul qui vit des jeunes hommes issus du Nord de l’Angleterre fait de friches post-industrielles vouer un culte aux disques obscurs et introuvables de musique américaine.

La genèse de la scène soul anglaise remonte au tout début des années 60. Excroissance au sein même du milieu jazz londonien, elle connaissait un franc succès auprès des immigrés caribéens et des GI en mission en Angleterre qui profitaient de leurs permissions pour passer leurs soirées au Flamingo.

Si, dix ans plus tard, l’émergence de la disco outre-Atlantique s’est vue accompagnée de toute la luxure attenante au mouvement, la naissance des clubs soul britanniques a mis sur un pied d’égalité la jeunesse chic et les artistes issus de la classe ouvrière.

Eagle & Levine

À l'arrivée de la Motown (contraction de « Motor » et « Town », désignant la ville de Détroit, qui donnera aussi son nom au label soul et rhythm and blues crée par Berry Gordy en 1958), qui atteignit des sommets dans les charts, la soul devint mainstream, scindant son audience si bien que, dès 1965, les mods se mirent en quête de disques moins ordinaires.

Roger Eagle fut le DJ qui marqua le plus cette scène et l’un des premiers "diggers" du continent européen. Résident du Twisted Wheel, il était le seul à pouvoir dénicher des disques quasiment introuvables, même aux Etats-Unis, tels que « At the Discotheque » de Chubby Checker ou « Gotta Have Your Love » des Sapphires.

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Si la bande-son de la culture Northern Soul comportait des titres qui avaient tous en commun un backbeat 4/4, monolithique et martelé, du trio de compositeurs Holland-Dozier-Holland qui marqua la Motown dans les années 60, elle était aussi faite d'accords vifs et stimulants, dissimulant la douleur exprimée dans les textes.

Ian Levine, fils d’un couple gérant de club à Blackpool, alimenta durant plusieurs années cette bande-son au fil des disques qu’il trouvait. Et c’est au cours d’un séjour à Miami avec ses parents qu’il ramena les disques qui marquèrent la naissance de la Northern Soul.

« Pendant que mes parents bronzaient sur la plage, j’allais en bus dans des coins improbables où je visitais divers hangars pour passer au crible des milliers de vieux 45-tours. Il y avait un endroit appelé Goodwill auquel toutes les radios faisaient des donations de vieux disques. L’espace était rempli de 250 000 45-tours, sans pochette, en vrac, et c’est là que j’ai trouvé tous mes bons morceaux, sur Flager Street, à Miami. » (Ian Levine)

Second souffle et puis s'en va

Levine a fourni la majorité des disques que passaient les DJs du Twisted Wheel ou du Blackpool Mecca avant de devenir lui-même DJ à part entière, au Mecca. Mais en basant ces esthétiques musicales sur la découverte de disques obscurs d’une scène encore récente (la soul a moins de dix ans) et en cultivant son ultra-conservatisme, la Northern Soul fonçait à tête baissée dans un cul de sac.

« En 1973-1974, nous avions épuisé tout le stock de disques inconnus des années 60. Nous avions trouvé la plupart des bons disques, et tout ce qu’on découvrait était en dessous de la moyenne. Nous ne jouions plus aucun morceau nouveau, tout venait des années 60 ou du tout début des années 70 » (Ian Levine). C’est au cours d’un second séjour à Miami que Ian Levine entend à la radio ce qui allait devenir l’hymne de toute la Northern Soul et sauver le mouvement de son extinction. « Tout a changé grâce à un titre que j’avais entendu « It Really Hurts Me Girl » des Castairs, sur Red Coach. J’ai mis six mois à me procurer un exemplaire du disque. Le beat était disco, très primitif, mais la voix était rauque, très intense, typiquement Northern Soul ».

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Si ce disque offrit un second souffle à la scène Northern Soul, il contribua aussi à son éclatement : d’un côté, les puristes continuaient de fréquenter uniquement le Wigan Casino pour y entendre uniquement des sons sixties, de l’autre, beaucoup obtait pour le virage disco au Blackpool Mecca.

Trois années durant, la scène Northern réussit à subsister en alternant les sonorités soul et disco mais, en 1975, le Mecca ne passait déjà plus que de la disco new-yorkaise.

La Northern Soul subsista alors quelques mois dans quelques clubs mancuniens avant de disparaître des pistes de danse aussi rapidement qu'elle y était arrivée.

Le mouvement revit, depuis quelques semaines, à travers le film Northern Soul de Elaine Constantine, à découvrir de toute urgence.

Northern Soul