JACQUES GREENE : "JE PENSE QU'ON VA REVENIR À L'ITALO D'ICI DEUX ANS"
Posté le 14.04.2015
par Loïc Marszalek

Crâne rasé, veste militaire, Philippe Aubin-Dione a.k.a Jacques Greene a bien changé depuis son apparition dans le clip "212" d'Azealia Banks, en 2011. De LuckyMe à la mode en passant par l'ambiance de New-York et son label Vase, nous avons balayé avec lui l'univers Jacques Greene.

Jacques Greene

Comment te sens-tu ?

Jacques Greene : Un peu fatigué. J’ai enchaîné beaucoup de tournées et j’ai passé chaque moment de libre, entre ces tournées, en studio. Je n’ai pas eu de temps mort depuis assez longtemps. Je suis donc un peu exténué. C’est un rythme qui me permet de rester dans le game, concentré, mais je ressens de plus en plus le manque de temps libre.

Est-ce que tu arrives tout de même à trouver le temps de visiter les villes dans lesquelles tu passes ?

J.C : Rarement. Des fois j’arrive dans une ville un jour avant de jouer. En ce moment, dès que j’ai un jour off, une session studio est prévue à Londres.

Je reviens d’Asie où je tournais pour la deuxième fois. J’ai réussi à me trouver du temps libre : je me suis planifié cinq jours à Séoul et trois jours à Kuala Lumpur. J’ai pu prendre le temps d’aller manger dans des endroits plus typiques que les grands restaurants. Je demandais aux personnes sur place de me conseiller, pour ne pas me retrouver dans des lieux trop touristiques. Je ne dirais pas que la nourriture est ma passion, mais ça fait partie du package de mon travail : je tourne, visite des pays et découvre des plats très différents.

C’est la troisième ou quatrième fois que je passe à Lyon. J’adore cette ville ! Mais à chaque fois que je passe, il me manque une journée pour pouvoir en profiter pour en explorer les moindres recoins. J’ai aperçu, tout à l’heure, le nouveau musée mais… (il soupire) Est-ce que je vais seulement avoir le temps d’y passer ?

Kyle Hall y était, cet après-midi. Vous auriez-pu faire une visite commune.

J.C : La chance... Moi j’avais un mix à rendre. J’étais donc dans ma chambre d’hôtel à travailler dessus. La tournée que je fais en ce moment est vraiment, vraiment intense. Mais les visites de musées est le genre de temps libre que je m’octroie habituellement.

House ? Dance ? R’n’B ? Comment définirais-tu ta musique ?

J.C : J’aime la décrire de façon un peu plus vague. Si un chauffeur de taxi ou un membre de ma famille me demande ce que je fais, je leur réponds que je fais de la « musique club », pour garder ça ouvert. Plus je garde ça ouvert, plus je suis libre de faire ce que j’aime. Qu’un journaliste qualifie un de mes EP de house ou R’n’B, ça fait partie du jeu. C’est leur job, pas le mien.

Tu ne te sens donc pas appartenir à la mouvance Future Bass ?

J.C : Pas vraiment non. Mes amis qui évoluent dans le monde de la musique sont vraiment répartis dans tous les styles. Je n’ai donc pas l’impression de faire partie d’une scène ou d’une famille définie par des délimitations de styles.

Quand on écoute ta musique, le fait que tu sois chez LuckyMe sonne comme une évidence. Comment s’est passée ta rencontre avec le label ?

J.C : C’était il y a des années, sur Myspace (rires). Je n’étais qu’un jeune gamin qui écoutait en boucle la musique de Rustie et Hudson Mohawke. J’avais 17/18 ans et eux n’en étaient qu’à leurs débuts. Je les ai contactés pour avoir leurs titres, parce que je faisais des petites soirées à Montréal dans lesquelles je mixais. J’ai toujours aimé le hip-hop et le R’n’B et c’était fou de voir cette musique venir d’Écosse. Leurs tracks sonnaient bizarrement mais marchaient partout : tu pouvais les jouer dans un bar comme dans un club. Nous avons ensuite entretenu une amitié en ligne. Nous nous échangions de la musique et, quand le projet de Jacques Greene est arrivé, ils étaient là. C’est eux, ma famille musicale, finalement.

Et Lunice ?

J.C : Je connais très très bien Lunice. Il a toujours été là. On était à l’école ensemble et on est ensemble chez LuckyMe. C’est une belle coïncidence.

Quelle est ta vision de la scène ? Comment l’abordes-tu ?

J.C : La scène n’est pas quelque chose qui m’angoisse mais j’ai toujours peur d’arriver une minute avant de jouer et de ne pas avoir le temps d’écouter ce que passe l’artiste d’avant, checker l’ambiance, voir comment la salle se remplit. C’est pout ça que je viens habituellement une heure avant de jouer. Je n’ai pas de « truc » à proprement parler. J’ai simplement ce rituel d’observation.

As-tu déjà songé à collaborer avec un VJ sur une tournée entière ?

J.C : J’ai souvent collaboré avec des VJs, sur des lives. Ce mois-ci, je tourne plus sur des DJs sets, donc je n’en ai pas, bien que j’ai déjà tourné en DJ set avec un VJ.

Je fais souvent appel au même VJ : un très bon ami montréalais qui finit des études en multimédia et en présentation audiovisuelle, Jason Voltaire. Il fait vraiment un boulot incroyable. À trois, avec Melissa Matters, directrice de création à Montréal, on a vraiment construit tout ce qui est projeté dans les performances de VJing qui m’accompagnent. On ne projette rien qui ait été trouvé sur internet, seulement des créations originales. On a travaillé dur pour construire ce monde visuel rattaché à ma musique. Ça marche super bien sur scène !

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Je trouve ça très important et j’espère que, d’ici la fin de l’année, je l’aurai tout le temps avec moi. Je n’ai pas envie de vendre un show en disant : « Venez, car cette fois-ci il y aura des visuels ! ». La présence de visuels aide à créer un monde, à embarquer le public de la première à la dernière note. Je veux que tout le monde puisse se dire, après chaque show : « Ok, c’est ça le monde de Jacques Greene et je viens de passer deux heures dedans ». Plus tu as de contrôle sur ta prestation, plus tu es serein.

J’aime penser à l’aspect visuel de la musique. Quand tu achètes un disque, un vinyle ou un fichier mp3, tu vois l’artwork de l’artiste. Quand tu lis un article, tu vois sa photo. Certains trouvent cool de dire : « Moi je me fous de la représentation visuelle de ce que je fais ». Je trouve ça un peu naïf, un peu facile. C’est malheureux d’être aussi arrêté, de ne pas avoir plus d’ambition vis-à-vis de son propre projet.

Des milliers de français sont actuellement en train de se battre pour obtenir un PVT (Programme Vacances Travail) pour partir vivre au Canada. Tu comprends cet engouement ?

J.C : J’adore Montréal. C’est une ville incroyable, une sorte de Berlin d’Amérique du Nord. Donc oui, je comprends cet attrait. D’autant plus que tout une partie du Canada parle français. J’ai beaucoup d’amis français qui ont déménagé à Montréal et qui se sont complètement épanouis là-bas.

Il n’y a jamais eu autant d’artistes montréalais sur la scène électronique internationale. Est-ce que ça se ressent en ville ? Est-ce que ça a changé l’ambiance des soirées ?

J.C : Non, pas vraiment. Il n’y a pas encore d’infrastructures culturelles et médiatiques, au Québec, pour arriver à suivre cette avancée. On (Tiga, Lunice, Kaytranada, Chromeo…) ne se sent pas hyper suivi par les médias, chez nous. On s'est rapidement retrouvé à aller jouer à Toronto, aux États-Unis et en Europe. J’avais beaucoup de succès à Londres bien avant d’en avoir à Montréal.

On est heureux de se croiser sur la route, entre artistes montréalais. Mais lorsqu’on se croise à Montréal, en ville ou sur scène, on est bien loin de la cohésion, de l’effervescence et de l’attachement que pouvait avoir la scène hip-hop des 90’s à New-York. Montréal a de super bons Djs et des personnalités créatives exceptionnelles et j’ai quand même envie de te dire que c’est toujours mieux aujourd’hui qu’il y a deux ans.

En 2013, il y avait un réel manque de salles, d’initiatives et de bonnes soirées récurrentes. Aujourd’hui, ça va un peu mieux mais c’est surtout grâce au fait que l’on a de bons artistes plutôt que de bons promoteurs.

Pourquoi avoir déménagé à New-York ? Est-ce lié à ce manque d’infrastructures à Montréal ?

J.C : Bizarrement, l’industrie musicale n’est pas aussi présente que ce que l’on croit, à New-York. Cet âge d’or est un peu révolu. Je suis né et j’ai grandi à Montréal et je suis souvent allé à New-York, étant enfant. C’est une ville qui est très proche : à moins de deux heures d’avion et à six heures de voiture.

Je suis allé à New-York après avoir appris que mon permis de travail aux États-Unis me permettait d’y vivre. C’est le meilleur moment de ma vie pour tenter l’expérience. Et c’est assez proche de Montréal pour retourner voir ma famille. New-York est une ville tellement inspirante ! Elle n’a pas de scène musicale aussi forte et identitaire que Londres, Paris ou Los Angeles. Dans ces villes, lorsque tu vas voir un concert, tu as douze autres artistes qui sont sur le bord de la scène. Tu peux croiser Teki Latex à un show parisien ou Ben UFO en bord de scène lorsque Four Tet joue.

À New-York, tu n’as pas ça. Tu vois des groupes d’artistes un peu partout, mais ce n’est pas un mouvement uniformisé. Au début, ça m’inquiétais un peu, je me disais : « Merde. J’ai déménagé dans une grande ville un peu pauvre. ». Maintenant, ça va mieux. Je me suis rendu compte que cet éclatement de la scène musicale rendait la musique new-yorkaise vraiment bizarre et unique. La plupart de mes amis à New-York ne travaillent pas dans la musique.

Est-ce que ces deux villes influencent ta musique ? Est-ce qu’il t’arrives de composer ou produire quelque chose à New-York en te disant « si j’avais été à Montréal aujourd’hui, je n’aurais jamais pu faire ça » et vice-versa ?

J.C : Je me suis souvent posé cette question ! J’entends une grande différence entre la musique que je faisais avant de déménager, lorsque que j’étais à Montréal, et celle que je fais depuis.

Il est difficile de répondre à cette question. Je me retrouve souvent à composer quelque chose sur mon ordinateur en tournée que j’amène ensuite en studio pour le finir avec des synthétiseurs. Je recommence alors un peu tout et beaucoup de choses bougent par rapport à la première version.

Je pense que les différences de sons sont plus propres à des périodes de ma vie qu’à ma localisation. J’ai une approche fondamentale de la composition et de la recherche de sonorités complètement différente aujourd’hui qu'il y a deux voire trois ans. Je ne m’améliore pas du tout, d’un point de vue technique. D’ailleurs ça me frustre complètement (rires). J’ai encore de grandes limites en terme d’ingénierie du son. Mais je m’améliore en terme d’honnêteté musicale et d’efficacité. J’arrive bien plus vite à ce que je veux transmettre.

Au début du mois de février, Bill de Blasio, maire de New-York, a annoncé un plan urbanistique visant à construire 1500 logements dédiés aux artistes ainsi que des centaines d’espaces de travail pour pallier la crise du logement. Comment est-ce qu’on se loge à New-York, quand on est artiste ?

J.C : Oui j’ai entendu ça ! C’est très compliqué de se loger et d’autant plus lorsqu’on est artiste, naturellement. J’ai eu beaucoup de chance car j’ai trouvé une colocation avec une personne qui était déjà dans l'appartement. Même si j’avais eu à montrer mon relevé de compte bancaire à mon propriétaire, on m’aurait dit : « Ah, mais vous êtes artiste à temps plein… ». Il y a une demande de logement tellement forte, à New-York, que tu te retrouves dans une compétition très intense et c’est juste… (il soupire). C’était vraiment l’enfer. C’était atroce. Si je pouvais ne plus jamais déménager, ça m’irait très bien.

Tu est déjà passé trois ou quatre fois à Lyon. Tu ne voudrais pas emménager ici ?

J.C : De toutes les villes en Europe, Lyon et Barcelone sont celles dont le format me plaît le plus. Ça me rappelle un peu Montréal. Combien de personnes vivent à Lyon ?

2,2 millions, si l’on prend l’aire urbaine.

J.C : Ah oui ? C’est un peu plus petit que Montréal alors. J’aime le format de Lyon mais en ce moment je m’imprègne de Manhattan. Je suis dans cette grande ville avec ce rythme frénétique. Mais je n’y resterai pas. Ce sera ma « période New-York » (rires).

Quel rapport entretiens-tu avec la mode ?

J.C : Ça fait partie de mon univers. Je trouve que la musique et la mode ont beaucoup en commun, surtout depuis la deuxième partie du vingtième siècle : le punk n’est rien sans la culture queer et vice-versa. Il y a une relation complètement symbiotique entre ces mouvements. C’est rester myope que de ne pas le voir.

La mode est comme une sorte de peinture. Quand tu rentres dans une pièce et vois un vêtement, avant de t'interroger sur pourquoi ce vêtement te fait sentir d’une certaine manière, tu le vois. La mode exerce un pouvoir communicatif plus fort que n’importe quoi. C’est la chose que tu communiques sur ta personne lorsque tu sors de chez toi. La majorité des grandes pièces de mode qui sortent sont affreuses et importables (les Balmain et compagnie), mais certains créateurs ont compris que la mode peut être utile aux personnes en tant que medium communicationnel. C’est exactement comme dans la musique : tu as d’un côté la pop « bonbon » et de l’autre côté celle qui a un apport culturel, qui raconte quelque chose.

Je suis assez nerd des sujets que j’aime. Quand j’ai commencé à utiliser des synthétiseurs, je me suis directement lancé dans le modulaire. J’essaie d’aller le plus loin possible dans tout ce que je fais.

Quand j’ai découvert Raf Simons lors de mes études de design, on me disait que ces vêtements étaient cools. Je me disait « Ok. Ce t-shirt est cool. Mais pourquoi ? A quoi est-ce rattaché ? Qu’est-ce qu’il nous transmet ? ».

Raf Simons

As-tu déjà songé à sortir ta propre ligne de vêtements ?

J.C : J’ai commencé mes études en graphisme pour ça, en fait. Aujourd’hui, je n’en sortirais pas. Je ne veux pas que ce soit rattaché à mon nom.

Tu as peur que ça passe pour du merchandising de Jacques Greene…

J.C : C’est ça ! C’est donc devenu compliqué. J’ai toujours eu des idées et j’ai beaucoup d’amis qui travaillent dans le milieu de la mode avec lesquels j’ai déjà ouvert cette conversation. J’aimerais bien faire des choses avec eux, mais ce serait complètement décorrelé du projet Jacques Greene.

N’as-tu jamais regretté d’avoir quitté le poste de directeur artistique que tu avais avant ?

J.C : Non, pas du tout. La raison qui m’a fait quitter ce poste est de savoir que je pourrai y retourner quand j’aurai trente ans. Ça pourra se faire plus tard.

Mes disques commençaient à marcher et, dans ces cas là, la fenêtre temporelle pour pouvoir se lancer ne reste pas ouverte bien longtemps. Si ton projet commence à marcher et que tu veux qu’il continue, il faut plonger dedans. Je n’ai jamais pensé, rien qu’une fois, que j’avais pris la mauvaise décision.

Tes parents étaient, naturellement, sceptiques, lorsque tu as quitté ce poste. Ils comprennent ton choix aujourd’hui ?

J.C : Oui ! Ma mère est incroyablement fière de moi. Je pense que mes deux parents, au moment où le projet de remix pour Radiohead est arrivé, ont fait : « Ah, il y a donc des gens connus qui aiment sa musique aussi ! ». À vrai dire, même moi je n’y croyais pas vraiment.

Nous sommes une génération qui évolue dans beaucoup de nouveaux termes qu’ils ne connaissent pas. Ils sont complètement étrangers à Soundcloud et le concept même de remix ne signifie rien pour eux. Lorsque « Another Girl » est sorti, ils m’ont demandé si c’était moi qui chantait. Nous sommes dans une ère où les tâches d’un musicien sont complètement différentes d’il y a trente ans.

Je n’en voudrai jamais à mes parents d’avoir été sceptiques et de m’avoir dit : « Hein ? Quoi ? … Ok. Hein ? En Écosse ? » (rires). Tout était un peu nébuleux pour eux.

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Est-ce que tu consacres toujours du temps à ton label Vase  ?

J.C : Vase, c’est nous deux (il montre du doigt Joseph Coghill, son manager). En ce moment, on a des disques que l’on doit sortir, de trois artistes différents. Ils sont prêts et on a beau être impatient de les sortir, ça prend un temps fou. Il faudrait que je m’engage une petite équipe, mais le paradoxe est que je ne veux pas sortir des disques assez gros pour en arriver là. Je veux que tout reste à taille humaine. Je veux sortir des coups de coeur dans une mission très DIY : je fais toutes les pochettes et nous gérons la distribution nous-même.

Depuis l’été dernier, nous n’avons vraiment pas eu le temps de prendre assez de temps pour Vase. Comme la dernière sortie date un peu, on commence à sentir un peu l’impatience. Mais le label n’est certainement pas mort, surtout que les prochains vinyles sont prêts. Il faut juste les sortir mais comme il s’agit de la musique d’autrui, je ne veux pas le faire dans l’urgence et gaffer. Je traite ça avec beaucoup de respect.

Au mois de mai, j’aurai du temps libre. Je vais donc essayer de m’y consacrer.

En 2011, on t’identifiait comme le mec qui apparaît dans le clip de « 212 » d’Azealia Banks. J’imagine qu’aujourd’hui ça va mieux. N’as-tu pas pensé, à un moment donné que cela pouvait desservir ta musique ? L’image que tu veux en donner ?

J.C : Complètement, surtout qu’à la sortie de ce clip, on me reconnaissait dans les aéroports à cause de cette vidéo. Mais c’est passé. Je me suis rasé les cheveux et j’ai perdu la paire de lunettes que j’avais à l’époque : la métamorphose totale (rires).

C’était une expérience drôle et frustrante. On pensait que ça allait faire cinq milles vues sur Youtube et on en est à combien là ? Soixante-dix millions ?

Quatre-vingts-huit millions.

J.C : (Il rie, soupire, prend sa tête dans ses mains) C’est devenu quelque chose de tellement : « Aaaah ! ». Ça nous a complètement dépassé, sur le moment. Là, ça s’est calmé. Maintenant, je ne vois ça plus que comme une anecdote.

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De Autre Ne Veut et Ciara à Radiohead en passant par Kelly Rowland, tu multiplies les collaborations et remixes. Est-ce qu’il y a un artiste avec lequel tu rêves de collaborer ?

J.C : Portishead. J’aimerais tellement ça. J'ai adoré leur dernier album « Third ». Si jamais ils sortent un nouvel album et qu’ils ont besoin d’un remix, je serai à eux tout de suite. J’adore ce groupe et leur musique a un rôle fort sur le côté mélodramatique de la mienne.

Ce soir, tu partages l’affiche avec Funkinevil. Tu les connais personnellement ?

J.C : Oui ! J’ai croisé Steven (FunkinEven) à plusieurs reprises dont à Nuits sonores, l’an dernier. J’ai aussi vu Kyle Hall à de nombreuses reprises. Il y a quelques années, j’organisais des soirées house et techno à Montréal qui s’appelaient Night Tracking et j’avais booké Kyle Hall lorsqu’il avait dix-neuf ans. Ça va faire bizarre de se retrouver, ce soir, parce que ça doit faire un an et demi qu’on ne s’est pas vus. On s’entend très bien et c’est toujours un plaisir de partager l’affiche avec des artistes avec lesquels on a des affinités. Je n'ai jamais vu leur set à deux, je sens que ça va être génial.

La majorité des artistes dans la même veine que toi, que ceux de LuckyMe et de tous les nouveaux courants un peu crossover entre hip-hop, R’n’B et house comptent énormément sur le web, leurs compte Youtube et Soundcloud, pour diffuser leur musique. Dans la techno et certaines scènes house, c’est presque le complet opposé. Les artistes ne postent que de courts extraits sur un Soundcloud puis comptent sur leur public pour acheter leurs vinyles ou découvrir les morceaux en soirée. Comment expliques-tu cette fracture de modèles de diffusion ?

J.C : Je vois la fracture dont tu parles. Je ne suis pas non plus très Soundcloud. Je mets de la musique dessus, mais n’utilise pas le service de messagerie et ne suis pas actif dessus. Quelques soient les réserves que je peux avoir sur l’internet, je trouve qu’il y a plus de pour que de contre. Internet, c’est avant-tout le partage, la démocratisation et la culture et l’accès total à la culture. J’aime offrir des choses en téléchargement gratuit et mettre des mixes en ligne, de temps en temps.

Le monde un peu plus techno, qui se qualifie d'un peu plus underground, essaie de résister à ça. Des fois je me demande pourquoi. Est-ce pour rendre leur mouvement un peu plus élitiste ? Je pense, au final, que c’est juste une différence de philosophie.

Est-ce que le R’n’B est le futur des musiques électroniques ?

J.C : Je pense que la techno n’a jamais été aussi forte, en Europe. Dans toutes les villes où je passe, les promoteurs me disent : « Tout le monde joue de la techno, tout le temps ». Mais tout est cyclique. Je pense qu’on va revenir à l’italo d’ici deux ans. Et après ça, on reviendra sur la bonne vieille Chicago House et ainsi de suite.

J’adore le R’n’B et la Pop. Je pense que les voix humaines vont avoir une grande place dans le futur des musiques électroniques. J’adore les machines, mais la voix humaine et ce qui m’a mené à échantillonner des voix R’n’B. Ça permet de préserver un côté humain dans la musique.

Mais c’est aussi très intéressant que des singles sans voix puissent être si populaire. « Harlem Shake », en soit, est une petite révolution : pas de voix, pas de refrain.

As-tu déjà pensé à devenir résident d’un club ?

J.C : Ouais. J’aimerais bien le faire. Je pense à le faire, des fois, à Montréal : avoir ma soirée mensuelle sur laquelle j’inviterais des amis à jouer. Ça me permettrait de faire ma part pour la culture montréalaise, d’aider la scène à se développer. Je pense le faire, un jour, parce que c’est important.

Pour l’instant, je n’en ressens pas vraiment le besoin. Je ne me vois pas avoir une grosse résidence dans une grosse ville, être un pionnier ambiance Ibiza (rires). Bien que si on m’offrait Ibiza, j’accepterais simplement parce que ce serait drôle. Je ne suis tellement pas Ibiza.

Il paraît que tous les américains peuvent parler de Kanye West pendant au moins cinq minutes...

J.C : Oui, c’est vrai ! J’ai beaucoup d'amis stylistes et tout plein d’anecdotes sur Kanye West ressortent souvent entre nous. Kanye West… Il vient prendre de la place et je respecte ça. Je respecte surtout le virage à 180° qu’il a opéré par rapport à l’an dernier. Il a arrêté de parler de la « haute couture » et a un discours un peu plus démocratique sur la culture. Parallèlement à ça, sa nouvelle ligne Adidas n’est qu’une pâle copie de mes designers favoris. J’aimerais donc qu’il se concentre un peu plus sur sa musique.

Depuis qu’il est marié à Kim Kardashian, j’ai d’autant plus de mal avec son discours de « classism is the new racism ». Je suis énervé par le fait qu’un mec comme lui peut être un très bon porte-parole et utilise son aura pour réclamer une étoile sur le Hollywood Walk Of Fame pour sa femme.

Je ne dis pas qu’il devrait se politiser ou s’engager pour diverses causes sociales mais, le climat actuel est tellement tendu, aux États-Unis, entre Ferguson et les dernières bavures policières, qu’il y a de la place pour qu’une personne comme lui s’exprime sur le sujet.