JORGE NIETO : "LE FUTUR DE LA CULTURE EST UNDERGROUND".
Posté le 27.04.2015
par Jorge Nieto

Jorge Nieto, directeur artistique, programmateur musical et chargé du développement de Village Underground à Londres, est l'invité de la rédaction, toute la semaine. Pour ouvrir son invitation, nous lui avons offert une tribune dans laquelle il nous donne sa vision d'activiste londonien sur le futur de la culture.

Jorge Nieto

"Il est très difficile de prédire le futur de la culture. Les nouvelles technologies et les nouveaux modes de financement ont bouleversé les modes de consommation des biens culturels. Aujourd’hui, la musique est offerte via des souscriptions équivalentes à nos forfaits de gaz ou d’électricité.

Les avancées technologiques ont permis de produire et d’accéder à toutes les formes d’art depuis chez soi. Les grosses têtes d’affiches des festivals et stades ont été remplacées par des dizaines d’artistes émergents, l’art a quitté les musées pour occuper la rue et de petites galeries. Devant ce large choix, chacun peut personnaliser ses goûts avec la culture qu’il a envie d’acquérir.

Ces modes de consommation de la culture peuvent être théorisés à bien des égards, mais rarement prédits. Il ne faut pas imaginer le futur en s’appuyant sur les mediums de consommation, mais plutôt sur les produits. Ma boule de cristal me dit que, comme toujours, l’innovation viendra de la contre-culture, de l’underground et du queer. Ces courants ont été un facteur constant de l’expression humaine et un moteur pour la culture. Pour chaque courant mainstream, des mouvements opposés viendront toujours comme une réponse.

Chaque « révolution » culturelle vient de ces petites communautés artistiques développées au sein de petits clubs, studios d’artistes et collectifs. Ce sont eux qui rendent la culture intéressante et innovante. Lorsque ces mouvements ont, par le passé, réussi leur révolution, ils ont été rejoints par des structures et des médias plus « traditionnels ». Ils sont, dès lors, devenus des courants dominants « non-révolutionnaires ». Les petits acteurs à la base de ces mouvements les ont donc quittés, ne trouvant pas d’objectif à rentrer dans la norme. C’est un processus naturel dans une société consumériste qui offre à chaque courant des possibilités de renouvellement quotidienne. Ce processus offre une bonne vision de ce que la culture sera, dans un futur à court et moyen terme : les futurs courants mainstream se trouvent actuellement sur les scènes underground."

Les grandes villes, aujourd’hui, sont vendues par parcelles dont la valeur est déterminée en fonction de leur communauté artistique.

"L’aspect inquiétant de ce futur culturel est le devenir des lieux culturels, menacés en permanence par des intérêts économiques. La gentrification dans les grandes villes que sont New-York, Berlin ou Londres a chassé les initiatives hors des villes. Londres en fait actuellement les frais. Les grandes villes, aujourd’hui, sont vendues par parcelles dont la valeur est déterminée en fonction de leur communauté artistique. Des secteurs comme Shoreditch, Dalston ou Hackney Wick ne sont plus connus pour être des hubs créatifs, mais pour être des places prisées par les annonceurs et entrepreneurs immobiliers. Ce phénomène détruit la culture de ces secteurs et les rend inabordables pour quiconque voudrait y implanter un club, une salle de concert ou un atelier d’artiste. Buildings, hôtels, chaînes de restauration et appartements de luxe sont construits sur les cendres des terres culturelles. Ces zones voient les initiatives culturelles étouffées dans l’œuf.

Là où il n’y a pas de culture underground, il n’y aura pas de résistance aux courants majeurs et entrepreneuriaux. Ces deux opposés ont pourtant besoin l’un de l’autre pour exister. Non seulement, la culture est en péril, mais la ville aussi, dans son ensemble. Les artistes ne se contenteront plus de changer de quartier : ils partiront vivre dans d’autres villes, plus abordables, où ils pourront développer leur art et une scène avec plus de facilité.

Il sera très intéressant de voir quelles seront les lieux dans lesquels se déplaceront ces courants. Il s’agira probablement de villes plus petites ou dans des pays en difficultés financières. Est-ce que les prochains fers de lance culturels seront les nouvelles villes développées d’Amérique Latine et Centrale ou les pays européens plus pauvres ?

On ne peut prédire avec exactitude où se déplaceront les activistes indépendants de demain (quels quartiers ? quelles villes ? quels pays ?), mais on peut être certain que c’est à ces endroits que se trouvera l’avenir de la culture."