MAXIME LELONG : "NOUS ESSAYONS VRAIMENT DE RÉINSTAURER UN JOURNALISME DE RÉFLEXION"
Posté le 25.05.2015
par Loïc Marszalek

Maxime Lelong fait partie de la nouvelle génération de journaliste 2.0 qui avance en s'adaptant aux outils que lui offre le web. Invité de la rédaction cette semaine, nous nous sommes penchés avec lui sur son nouveau média 8e étage et sur les modèles économiques de la presse web.

Maxime Lelong

"Il y a deux écoles. Celle selon laquelle le journalisme culturel se doit d’être dépeint par les meilleures plumes de la presse papier, pour arriver à faire vivre, par le seul biais des mots, l’œuvre et même plus que l’œuvre. Parler d’un concert que le lecteur n’a pas vu, d’un album qu’il n’a pas écouté ou d’une exposition à laquelle il n’ira pas. Et puis, il y a celle dont les maîtres pensent que tout ça n’est que masturbation intellectuelle. Ceux qui pensent que les nouveaux médias, dont beaucoup utilisent le web, ont enfin donné un sens au journalisme culturel. Parler d’un clip en permettant au lecteur de le visionner, lire la chronique d’un album en l’écoutant, enrichir de liens, de contenu, pour limiter au maximum la frustration du lecteur et, en définitif, remplir notre seule mission : l’informer. Ou brider son imagination, diront les plus réactionnaires." (Maxime Lelong)

Salut Maxime, peux-tu nous expliquer ton parcours ?

Maxime Lelong : Je suis parti de ma Savoie natale pour commencer des études de Droit à Lyon. Passionné par la photo depuis l’âge de 14 ans, je me suis rapidement laissé emporter par les soirées et les concerts lyonnais et c’est de cette manière que je suis devenu photographe de concerts pour plusieurs magazines parisiens et lyonnais. Le métier de photographe étant plus que précaire – surtout dans la musique – je me suis dirigé vers le journalisme – dont je me suis rendu compte qu’il n’était pas beaucoup moins précaire – afin de devenir journaliste culture. Je suis entré à l’ISCPA de Lyon, où j’ai développé une vraie passion pour les sujets politique, société, relations internationales et économie, en délaissant petit à petit la culture. Surtout, je me suis passionné pour le journalisme en tant que tel, la déontologie et la défense de la profession. Je fais partie de ces journalistes qui militent pour un vrai respect du métier et des lecteurs. Après des stages dans plusieurs rédactions dont celles de VICE magazine et M, le magazine du Monde, j’ai décidé de monter 8e étage.

Comment en es-tu venu à créer 8e étage ?

ML : Nous avions monté avec des potes de promo, dans le cadre de notre troisième année à l’ISCPA, un média web pour la fête des lumières. « Luminews », c’était son nom, avait pour objectif de montrer le côté obscur de la plus célèbre des manifestations lyonnaises. J’ai adoré faire ça, monter un site d’information de A à Z, de la ligne éditoriale à la charte graphique. Surtout, je me suis rendu compte qu’à l’époque d’Internet, il était très facile de créer son propre média. Après mon passage à Paris, j’ai décidé de lancer un site d’information qui prendrait le contrepied des médias traditionnels.

"Différencier l'information de l'actualité" : quelle est la ligne éditoriale de 8e étage ?

ML : L’équipe de 8e étage s’applique à totalement délaisser les sujets qui font la une des médias au profit des sujets relégués au second plan. Cette information est traitée sous deux formes : des brèves d’information nationale et internationale passées inaperçues dans les médias francophones, et des enquêtes, reportages, analyses, portraits sur des sujets dont la rédaction a vérifié qu’ils ont peu ou pas été traités par les médias francophones. 8e étage fait la promotion du long format et du transmédia en proposant des sujets longs, des podcasts, du photoreportage, du dessin de presse et bientôt de la vidéo et du webdocumentaire.

Vous traitez très peu l'information nationale. Jugez-vous qu'elle est déjà assez couverte ?

ML : Il est en effet assez difficile de trouver des sujets nationaux qui n’ont pas été traités par les grands médias. Nos enquêtes sur le viol carcéral en France, le revenu de base, le coût des petits musées de campagne ou des sujets de société comme le quotidien d’un enfant zèbre ou la lutte de lycéens pour bénéficier d’un logement font partie des sujets réalisés en France.

Comment allez-vous chercher l'information pour trouver des sujets que personne d'autre ne traite ?

ML : La majorité de nos informations internationales proviennent des médias étrangers (régionaux ou nationaux) que nous épluchons quotidiennement à la recherche de sujets qui pourraient intéresser nos lecteurs. Les sujets d’enquêtes émanent le plus souvent de l’esprit de nos journalistes. Nous essayons vraiment de réinstaurer un journalisme de réflexion où le journaliste se pose une question et tente d’y répondre, et pas seulement de traiter un sujet parce que les autres médias l’ont traité.

La majorité des articles sont signés "La Rédaction". Pourquoi ne pas les signer ? Est-ce lié à une stratégie de communication ?

ML : Les sujets signés « La Rédaction » sont ceux que nous trouvons dans les médias étrangers et que nous traduisons et synthétisons (toujours en citant la source). Nous partons du principe que la traduction et la synthèse, même si à notre époque elles font partie du travail quotidien d’un journaliste, ne méritent pas d’être signées. Même si d’autres médias le font, nous avons choisi de ne pas nous approprier les recherches et les citations récoltées par d’autres journalistes. Ce choix permet à nos lecteurs de différencier les « brèves d’information » et les articles originaux 8e étage, eux signés par les journalistes de la rédaction.

Quel est l'article dont tu es le plus fier ?

ML : En un an nous avons sorti beaucoup de très bons papiers dont je suis très fier. Les reportages de Benoît Jacquelin sur le tourisme macabre à Tchernobyl et d’Agathe Rigo sur les femmes défigurées à l’acide en Inde, publiés dernièrement, font partie des sujets très représentatifs de notre ligne éditoriale. Ce sont des longs formats qui ont rencontré beaucoup de succès auprès de nos lecteurs et qui sont caractéristiques du type de journalisme que nous essayons de promouvoir. Le reportage de Marie Tarteret sur « La Gambie, une dictature qui coule des jours paisibles » ou le sujet que j’avais rédigé sur « la porte des pauvres à New York » font eux aussi partie des articles qui ont forgé la réputation de 8e étage.

Tu as pris le parti de partir sur une offre semi-payante, sans publicité. À votre échelle, ce modèle économique porte-t-il ses fruits ?

ML : Notre système d’abonnement actuel a été mis en place dans la précipitation, lors du lancement du média en mars 2014, et n’avait pas pour objectif de vraiment faire gagner de l’argent au site mais surtout d’habituer les lecteurs au fait que des abonnements existaient. Depuis plusieurs mois, l’intégralité du contenu de 8e étage est gratuit et nous ne nous rémunérons pas. Nous sommes actuellement en train de mettre en place notre nouveau modèle économique, les abonnements et les contreparties pour les abonnés vont être complètement revus (avec l’arrivée d’un nouveau site web également). Je ne sais pas si ce modèle va porter ses fruits, mais nous y croyons, surtout parce que nous avons un lectorat vraiment génial. S’il existait un modèle économique viable pour la presse en ligne, tous les pureplayers seraient rentables, et ce n’est malheureusement pas le cas. En tout cas, nous essayons de tisser un vrai lien avec nos lecteurs pour qu’ils comprennent à quel point ils sont au centre de notre travail et qu’en nous finançant, ils participent à l’évolution d’un média à leur image.

L'indépendance de la presse actuelle passe-t-elle forcément par un modèle payant ?

ML : Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse vraiment d’une question d’indépendance. N’importe quel média peut être indépendant à partir du moment où il y a un respect commun entre les investisseurs et/ou les annonceurs et les dirigeants du média. Par contre, je suis persuadé que le financement par les lecteurs représente la manière la plus saine de faire vivre un média. Comme n’importe quelle entreprise, nous vendons un produit, et nos clients doivent acheter notre produit parce qu’ils le trouvent de bonne qualité. Surtout, ils doivent être les seuls à pouvoir exiger quelque chose de nous. Tout ce qui nous importe est de contenter nos clients, nous le faisons en produisant de l’information de qualité, et si nous remplissons cette mission, aucune raison que les lecteurs ne soient pas prêts à mettre la main au porte-monnaie.