MiniMüzikhol : L'avant-garde de la jeunesse turque
Posté le 17.08.2016
par Clément Bernard-Skalecki

Le Sucre s'est entretenu avec Undomondo, le programmateur du club d'Istanbul MiniMüzikhol. Il nous livre son regard aiguisé sur la vie culturelle turque actuelle, l'opposition entre underground et mainstream ainsi que la situation politique de son pays.

 

Si tu devais présenter ton club à quelqu’un qui n’est jamais venu…


MiniMüzikhol est un petit club, comme son nom l’indique : compact, bordélique et bruyant, un endroit où l'on se sent chez soi pour résumer.


Peux-tu nous présenter la scène Turque et ce qui la caractérise ?


Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’il existe ce « sentiment commun » à Istanbul actuellement. Il n’y a pas vraiment de « scène » dans le sens littéral du mot: il n’existe pas de style musical stambouliote de référence, joué par un groupe de personnes spécifiques, en tout cas pas au niveau des genres qui m’intéressent. La première génération de clubbers qui a émergé au milieu des années 90 constitue une petite scène, et ils apportent vraiment quelque chose à une soirée lorsqu’ils sont présents, mais ils n’ont plus l’âge pour sortir tous les soirs.

Je ne suis pas vraiment les tendances de la nouvelle génération, mais je n’ai pas non plus l’impression de louper grand chose. Cela étant dit, il reste encore beaucoup de gens qui connaissent leur musique et maintiennent une ouverture d’esprit. Si tu es capable de les faire venir, tu peux être certain que la vibe de ta soirée sera bonne.

J’ai le sentiment que le public est de plus en plus ouvert musicalement parlant. On accorde plus d’importance au travail de digging (à l’image de Baris K), aux DJs qui prennent des risques dans leurs sets. Les gens ne sont plus uniquement attirés par la « techno pour lever les bras en l’air » (pour caricaturer un peu), mais sont également demandeurs de sonorités venant d’autres continents, comme l’Afrique ou le Moyen-Orient. Quel est ton avis là-dessus ?


Je pense que la scène des musiques électroniques s’est scindée en deux entités séparées. Il est vrai qu’il existe des gens qui s’intéressent davantage aux diggers en ce moment, et qu’on voit émerger un courant que je pourrais nommer « exoticisme », voire « orientalisme ». Je pense que c’est rafraîchissant et sain. En revanche en parallèle, je constate aussi que ces dix dernières années, une certaine forme de consumérisme aveugle a gagné les grands clubs et les festivals. On sert aux gens de la techno mainstream édulcorée, on leur vend des DJs stars parce qu’ils ont de l’argent à dépenser. Ces deux mondes existent simultanément, non ?


Rentrons un peu dans des thématiques plus politiques si tu es ok avec ça. Ton pays la Turquie est un éternel candidat à l’entrée dans l’Union européenne - même si aujourd’hui ses chances semblent plus que jamais compromises. En tant que programmateur d’un club accueillant beaucoup d’artistes internationaux, que penses-tu de cette perspective ?


Malheureusement, le sentiment européen est progressivement mort en Turquie, et je ne suis pas sûr qu’il ait un jour existé au sein de l’UE. Nous espérions que la candidature soit source de progrès sur des multiples aspects, même dans l’hypothèse où elle n’aurait pas abouti in fine. Quoiqu’il en soit aujourd’hui, la situation politique a changé de manière dramatique. Il y a eu beaucoup d’annulations ces derniers mois, mais la plupart de nos amis ont su rester incroyablement dignes, courageux et heureux de venir au club et d’être avec nous malgré ce contexte sombre.


Comme tu viens de l’aborder, ton pays traverse actuellement un effrayant virage autoritaire, avec l’annulation et/ou la répression de beaucoup d’événements tels que la Gay Pride ou la journée des droits des femmes. Est-ce que tu perçois le MiniMüzikhol et la musique que vous y jouez comme des formes de résistance face à un pouvoir politique de plus en plus rétrograde ?


Le fait de gérer un club diversifié ou d’organiser un festival à Istanbul n’est jamais quelque chose d’anodin, notre démarche nous a toujours paru aller à contre-courant. Je comprends ce que tu veux dire mais pour être honnête, dire que nous sommes dans la résistance ou l’action politique serait injuste vis-à-vis de nos amis activistes qui eux sont dans un vrai combat. Le pouvoir politique Turque est aujourd’hui quelque chose de beaucoup trop direct et de réel; les actes symboliques comme le clubbing et la danse ne sont rien de plus qu’une bouffée d’air, une tentative de garder la tête haute. Si de cette façon, nous pouvons aider nos amis à ne pas basculer dans la folie, ce serait déjà un véritable accomplissement.